Le labyrinthe de l’humain5 minutes de lecture

Les bouquins du mardi – Aude Robert-Tissot

Mohamed Mbougar Sarr a reçu le prix Goncourt 2021 pour son quatrième roman, La plus secrète mémoire des hommes, publié chez Philippe Rey. Une mise en abyme pour nous rappeler que le génie littéraire existe bel et bien. Et tellement beau et tellement bien que j’ai choisi de ne pas en finir la lecture avant d’écrire cette chronique. Laissez-vous embarquer.

Vous est-il déjà arrivé de ne pas vouloir terminer un livre? De savourer chacune des pages, de faire semblant de l’oublier quelque temps sur votre table de nuit, avec le plaisir de le retrouver chaque soir… Et bien c’est mon cas pour La plus secrète mémoire des hommes. J’avoue ma double peine. Celle de parler d’un livre dont je n’ai pas encore terminé la lecture. Et ma peine future de devoir bientôt le quitter.

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Si la fiction de Mohamed Mbougar Sarr est si troublante de puissance, c’est en raison de sa forme, originale et difficilement résumable. Le roman est construit en récits enchâssés: l’auteur nous embarque dans un labyrinthe d’histoires qui nous portent du Sénégal au Paris de la Seconde Guerre mondiale, jusqu’à Buenos Aires. La littérature est le maître-mot de ce roman qui nous rappelle constamment le chemin, tel un drapeau dressé dans le ciel pour ne pas perdre de vue la seule terre qui compte, celle de la littérature, qui surplombe et raconte nos pays, l’histoire du monde et de ses hommes.

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Le protagoniste de cette fiction est un jeune écrivain sénégalais, Diégane Latyr Faye, accompagné d’une jeune femme mystérieuse et passionnée de littérature, qui se lancent sur les traces d’un chef-d’œuvre intitulé Le Labyrinthe de l’inhumain, paru en 1938, dont l’auteur T.C. Elimane s’est volatilisé. Le lecteur est ainsi bercé par la succession de récits lors de cette enquête pour retrouver cet écrivain. Nous sommes constamment tenus en haleine par de nombreuses surprises propres aux multiples dessous que peut cacher une vie lorsque l’on se lance sur la trace d’un génie, ou tout simplement d’un homme.

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Mais finalement, la littérature n’est dans ce livre qu’un prétexte. Un prétexte pour Mohamed Mbougar Sarr de parler du monde qu’il a su, malgré sa petite trentaine d’années, si bien déceler. Il nous dresse des pages somptueuses et d’une justesse folle sur l’exil, l’amour, la sexualité, la maladie, Dieu, l’identité, le plagiat, l’amitié, la mort, le judaïsme, la famille… Tout cela dans une langue fabuleuse, toujours fluide en variant le style selon la personne qu’il fait parler, mais surtout avec une finesse, une observation digne d’un grand philosophe; un véritable labyrinthe de l’humain dont on ne sort que difficilement – et ses méandres à la fin nous transforment.

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Mohamed Mbougar Sarr a touché du doigt son phantasme, tout comme le protagoniste de son roman, celui d’écrire «le livre ultime, celui après lequel il n’y aurait plus rien à écrire», parce qu’il a réussi à tout dire. Finalement, la meilleure façon de faire exister ce livre est de ne pas réellement pouvoir en parler, telle une mise en abyme de la théologie apophatique présente dans La plus secrète mémoire des hommes.

«Mais pourquoi continuer, tenter d’écrire après des millénaires de livres comme «Le Labyrinthe de l’inhumain», qui donnaient l’impression que plus rien n’était à ajouter? [… ] On ne savait pas; et là était peut-être notre réponse: nous écrivions parce que nous ne savions rien, nous écrivions pour dire que nous ne savions plus ce qu’il fallait faire au monde, sinon écrire, sans espoir mais sans résignation facile, avec obstination et épuisement et joie, dans le seul but de finir le mieux possible, c’est-à-dire les yeux ouverts: tout voir, ne rien rater, ne pas ciller, ne pas s’abriter sous les paupières, courir le risque d’avoir les yeux crevés à force de tout vouloir voir, pas comme voit un témoin ou un prophète, non, mais comme désire voir une sentinelle, la sentinelle seule et tremblante d’une cité misérable et perdue, qui scrute pourtant l’ombre d’où jaillira l’éclair de sa mort et la fin de sa cité.»

Ecrire à l’auteure: aude.robert-tissot@leregardlibre.com

Image d’illustration: Maître des Cassoni Campana, Thésée et le Minotaure, 69×155 cm, 1500 – 1525, huile sur panneau de bois, Musée du Petit Palais, Avignon.

Credit Photo: Maestro di Tavarnelle © Wikimedia CC BY-SA 4.0

Mohamed Mbougar Sarr
La plus secrète mémoire des hommes
Coédition Philippe Rey/Jimsaan
2021
448 pages

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