Les frontières d’une piscine pour raconter le territoire étranger du Liban

Les bouquins du mardi – Diana-Alice Ramsauer

Une piscine dans le désert, c’est le quotidien de trois personnages, pendant trois jours, lovés entre trois pays, et qui se débattent entre les frontières de l’étrange, de la maternité et de la propriété. C’est aussi un conte libanais absurde et poétique qu’il faut lire comme une contemplation d’un carrelage au fond d’une piscine où le tout a autant d’importance que chaque pièce de céramique, parfaite ou craquelée.

Tout commence lorsque Leo Bendos doit négocier la vente du terrain qui appartient à sa famille et sur lequel Fausta Kyriakos a construit une piscine. «Il s’était donné trois jours». Québécois aux origines libanaises, il atterrit à Beyrouth puis rejoint le lieu-dit. «Soudain, comme si deux paysages antagonistes avaient été rassemblés avec du scotch et un bout de fil, Leo était arrivé dans un désert de montagne.»

Le jeune homme passe son court séjour dans la maison de vacances de l’oncle de Fausta, Rodolphe Jr. Kyriakos, un avocat «dont l’embonpoint accueillant bondit à chaque pas». C’est avec lui qu’il doit parlementer pour la parcelle de terre. Fausta, elle, est du genre à dormir avec trois pairs de boules Quies dans les oreilles pour échapper aux bruits extérieurs. Elle n’aime que ce qui a été modifié par l’humain.

«Elle préfère le tamisé d’un éclairage artificiel au cru du jour, nager dans une belle piscine chlorée plutôt que dans la mer infinie, manger un bâtonnet de glace industrielle plutôt qu’un cornet de glace artisanale, suivre le sillon cotonneux laissé par les avions de ligne dans le ciel plutôt que le parcours de rapaces sauvages, le soufflement léger de la climatisation d’une chambre d’hôtel cinq-étoiles à l’air pur et puissant des montagnes.»

Une production d’huile d’olive ou le syndrome du touriste

Autre point constitutif des comportements de Fausta: elle n’arrive pas à avoir d’enfants sans l’aide de la médecine. «Que la chose la plus naturelle au monde – le pouvoir d’enfanter – ne lui soit pas donnée la confortait dans l’idée qu’elle se faisait d’elle-même. Elle n’aimait ni la nature ni les paysages vierges de toute intervention humaine».

Leo et Fausta sont d’abord méfiants l’un envers l’autre. Certainement un rapport ambigu entre une Libanaise vivant là et ce Québécois qui voit le pays comme un potentiel touristique avant de l’appréhender comme une patrie. «Peut-être que le temps est venu pour moi de me familiariser avec mes origines», dit-il, avant d’ajouter «je produirai une gamme d’huile d’olive extra-vierge et délimiterai un parcours de points de contemplation.» Des Contemplation Points, selon ses termes «En somme: une Expérience totale».

Et pourtant, une sorte de complicité finit par naître entre eux. Simplement une complicité. Et cela jusqu’à la fin, jusqu’à l’une des scènes finales où Fausta se positionne sur son désir d’enfant. Probablement l’une des décisions les plus importantes de sa vie qu’elle prend en compagnie de Leo.

Si le thème de la maternité occupe beaucoup de place dans le récit, il est évident que c’est pourtant la piscine qui est au centre de l’intrigue. «Dans ces confins arides, la piscine était une minuscule pastille bleutée, paillette irisée, cellule vivante et miroitante, attenante à la maison en pierre rose.» La plus belle piscine que Leo ait jamais vue. Elle est la raison pour laquelle il revient: «En Amérique du Nord, la question du litige ne se poserait même pas. Ici, il aurait pu donner lieu à un roman.» Ce bassin est donc l’élément déclencheur, mais il est aussi le symbole d’une ressource naturelle qui manque, dans ce carrefour entre trois pays.

Publicités

Le bruit de l’or bleu

L’intrigue se déroule en effet au pied du Mont Hermon, un roc partagé entre la Syrie, le Liban et Israël. Ces deux derniers (notamment) sont d’ailleurs toujours en conflit. Pour une masse de raisons. L’une d’elles concerne l’exploitation de l’eau. Avec ses réserves importantes, le Liban est l’objet de nombreuses convoitises et cause des litiges encore non résolus.

«A l’est, de l’autre côté, le pays est en guerre. Ils sont en guerre depuis plus de dix ans, contre qui, contre quoi, Dieu seul le sait. Et là-bas, au sud, c’est nous qui sommes en état de guerre avec eux, ou bien eux avec nous, mais depuis tellement longtemps qu’on ne se souvient plus des raisons. Que voulez-vous, entre nos voisins de l’autre côté et nos ennemis de là-bas, on est cernés de guerres farouches auxquelles rien ne semble pouvoir mettre fin.»

Les responsabilités nationales et les enjeux ne sont pas racontés d’une façon explicite dans l’ouvrage de Diane Mazloum. La thématique est plutôt traitée de manière symbolique et allégorique, même si certains passages montrent bien les défis. «[L’eau] est (…) pompée par nos voisins, là-bas dans le sud, le pays ennemi. Il suce en douce toute l’eau de nos nappes phréatiques. Sans relâche», explique Rodolphe Jr. Kyriakos qui fait référence à Israël. Toute une poésie se construit alors autour du bruit de l’or bleu et des tuyaux d’arrosage qui remplissent la piscine – un bassin totalement plein le premier jour du séjour de Léon, presque vide le deuxième et totalement asséché le troisième.

«Seul restait le tuyau rose translucide qui, sans se soucier des frontières, tel le vent ou un oiseau, avait tracé son chemin à travers les différentes terres depuis le jardin de la maison jusqu’à la piscine, dans laquelle jaillit une trombe d’eau.»

Mais le champ lexical du son ne s’arrête pas à l’eau, il se développe aussi autour des autres ressources. Les différents moteurs de la maison, bruits sourds et continus des générateurs, bourdonnement des réfrigérateurs et des chaudières ont chacun leur couleur. Lors de l’un de ces moments de complicité entre Fausta et Leo, ce dernier demande comment elle décrirait la litanie des différents engins vrombissants: «[Le bruit de la pompe du camion-citerne] est un sifflement aigu et continuel [celui du générateur] est une note aiguë et continuelle.» A cela Leo répond qu’il voit le premier comme une ligne jaune, l’autre orange.

 A la frontière de l’absurde

Au-delà de l’esthétisme littéraire de ces mots, on retrouve un autre thème géopolitique: la frontière. Encore une fois, la piscine symbolise ces conflits. On l’a compris, l’étendue d’eau artificielle en question a été construite par la famille Kyriakos (par Fausta) sur le territoire des Bendos (la famille de Leo). On découvre également que la bordure du bassin grignote quelques centimètres du terrain d’à côté, celui des Barberra. Un élément non négligeable, puisque le chemin qui mène de la maison des Kyriakos à la piscine creusée sur le terrain des Bendos doit passer par un band de terre qui appartient aux Barberra. Justement.

De quoi se perdre? C’est normal et voulu. C’est sur cet absurde que joue le récit. Ces frontières entre les terrains des voisins semblent ridicules. Et pourtant, elles sont révélatrices des conflits. Philosophiquement, Leo résumera cela par ces mots: «Une frontière, ce n’est rien, juste un trait artificiel ou une barrière mentale, dessinée et décrétée par l’homme pour ensuite peiner et se démener avec».

NEWSLETTER DU REGARD LIBRE

Recevez nos articles chaque dimanche.

L’ouvrage de Diane Mazloum n’est pas une histoire facile à lire. Elle révèle les difficultés d’un jeune Québécois perdu dans sa région d’origine, une région dont il ne perçoit pas clairement les contours. Pour toute personne qui n’a pas émigré du Liban, ce rapport n’est pas évident. Par ailleurs, au travers de la figure du conte absurde, rien n’est exprimé avec clarté. Les lecteurs et lectrices doivent alors se plonger dans un univers poétique qui oblige parfois à mettre le rationnel et le lien logique de côté. Ainsi, tout vouloir décrypter ne semble pas à la portée d’une première lecture. Il reste que Une piscine dans le désert a un pouvoir d’évasion puissant et une profondeur qui défie tout bassin olympique.

Ecrire à l’auteure: diana-alice.ramsauer@leregardlibre.com

Diane Mazloum
Une piscine dans le désert
Jean-Claude Lattès
2020
206 pages

Laisser un commentaire