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Littérature

Critique

Les plaies ouvertes d’un deuil entre Moscou et la Sibérie4 minutes de lecture

par Diana-Alice Ramsauer
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blessure

Blessure, c’est d’abord cette longue attente avant la mort d’une mère malade. Puis, les milliers de kilomètres parcourus dans toute la Russie avec ses cendres. Une autofiction poétique, mais à la limite de l’exhibitionnisme. Vraie et puissante, ou juste choquante?

«Ma mère est morte et j’ai transporté ses cendres de Voljski (ndlr: 1’000 km au sud de Moscou) à Oust-Ilimsk (ndlr: 1’000 km au nord d’Irkoutsk, en Sibérie) pendant deux longs mois, j’ai vécu avec ses restes dans ma chambre et j’ai beaucoup réfléchi. Puis je les ai enterrés en Sibérie dans une terre noire et froide, parmi des pins maigrichons. Voilà toute l’histoire. Et elle est importante.»

C’est ainsi que l’écrivaine féministe russe Oksana Vasyakina résume son autofiction Blessure. Et si l’histoire est importante, c’est surtout parce qu’elle raconte le cheminement de deuil de la jeune femme. Un parcours pour se construire en dehors du regard maternel et de celui de toute une société russe superstitieuse. La mort comme un soulagement, qui la laisse pourtant «nue sur la route».

Les modules encombrants d’une fusée

Cette ambiguïté des sentiments nourrit d’ailleurs le récit. Tout comme elle entoure la relation qu’Oksana entretient avec sa mère. Elle dit avoir été fascinée par elle. Elle dit l’avoir adorée. Mais elle dit aussi l’avoir crainte et détestée. Enfant, elle manquait de tendresse et se retrouvait face à des amants violents. Sans recevoir le moindre coup, l’auteure a pourtant grandi dans la peur et la négligence.

Dans un jeu psychologique complexe, l’écrivaine et narratrice tente alors de réparer le lien en vivant une relation fusionnelle avec les cendres de la défunte. Un voyage initiatique qui se termine par l’enterrement libérateur et la suppression de toute trace du corps maternel. La disparition de la mère — mais également auparavant, celle de la grand-mère et celle du beau-père — lui permet de se détacher du poids des générations antérieures. Dans une métaphore toute soviétique, Oksana Vasyakina explique qu’elle «décolle comme une fusée dont les étages un à un se détachent(…) facilitant (sa) trajectoire et (son) vol».

La fille qui avait tué sa mère

Ce récit est également une plongée minutieuse de l’auteure dans l’intimité du corps. Car Oksana voit petit à petit la «féminitude» sacrée de sa mère disparaître à cause de son cancer. D’abord un sein: coupé. Puis les cheveux: tombés. Une maladie qui aurait été causée, selon la génitrice, par une goutte de lait maternel qui se serait durcie dans son sein. En d’autres termes, sa fille lui aurait d’abord volé son identité avant de la tuer.

Pas étonnant que la trentenaire ait alors de la peine à se construire en tant que femme. L’impact sur sa sexualité est flagrant. «La figure de ma mère a toujours été étroitement liée au sexe. A mon sexe, pas au sexe en général. Dans mon esprit, la figure maternelle était directement liée à la jouissance, au plaisir et à la honte.» Ce n’est qu’à la mort de sa mère qu’elle apprend à aimer son corps et à se laisser aimer. Une lecture toute psychanalytique.

L’autofiction comme téléréalité pour intello?

Que l’intime devienne public et politique est une évolution à soutenir à tout prix. La féministe et activiste lesbienne qu’est Oksana Vasyakina nous fait découvrir certaines facettes de la Russie du XXIe siècle très loin des clichés. Et cela fait du bien. En revanche, et c’est souvent le risque dans l’autofiction, les détails intimes frôlent ici l’exhibitionnisme. Mettant le lecteur dans un rôle de voyeuriste. Cela en devient presque gênant.

Qui a besoin de connaître l’odeur des sécrétions vaginales de cette femme mourante? Ou de suivre dans le menu détail les douleurs causées par la vaginite de l’auteure au sortir de la morgue? Ce sentiment de dégoût nous fait-il prendre conscience de notre regard malsain sur la mort, sur la vieillesse et sur le corps des femmes? Ou est-il simplement choquant et peu nécessaire? L’autofiction, au travers de sa forme psychothérapique, serait-elle devenue de la téléréalité pour intello?

On laissera les lecteurs et lectrices se faire leur propre avis. Reste qu’au-delà de son côté expiatoire, ce roman est courageux par les questions qu’il pose. Blessure d’Oksana Vasyakina est une vision alternative de l’âme russe. Enfin un regard neuf sur une Russie trop souvent enfermée dans un regard occidental borné.

Ecrire à l’auteur: diana-alice.ramsauer@leregardlibre.com 

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Oksana Vasyakina 
Blessure 
Traduction de Raphaëlle Pache
Robert Laffont 
2023 
335 pages

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