Metin Arditi en 2018 © Marina De Toro pour Le Regard Libre

Metin Arditi et la peinture des âmes

Article inédit – Jonas Follonier

Avec L’homme qui peignait les âmes (Grasset, 2021), Metin Arditi déploie à nouveau sa grande habileté de romancier dans le sillage de ses thèmes fétiches. Contant le parcours d’un jeune adolescent juif de Galilée de la fin du XIe siècle qui devint l’un des grands iconographes de son époque, l’auteur suisse né à Ankara fait l’éloge poétique, mais incarné, de la beauté des peuples et des hommes.

Publicités

C’est un ouvrage qui aurait pu s’appeler La consolation. Tout être humain a besoin d’être consolé. Mais de quoi? En ce qui concerne Avner, jeune pêcheur d’Acre dans la Galilée de l’an 1079, se rassurer de la rudesse de son père et des Lois dont il se fait le gardien. La consolation, il la trouve d’abord dans un environnement. Celui du monastère où le jeune Juif livre du poisson et reçoit en échange une outre de vin et des figues enrobées de sirop. Après la livraison, sous le figuier sauvage, l’adolescent s’enivre du parfum des fruits en écoutant les chants des moines et en s’extasiant des papillons qui virevoltent au-dessus de lui.

A lire aussi | Metin Arditi: «Dans tous mes livres, j’ai cherché l’estime de mon père»

On retrouve ici l’importance des sens, omniprésents dans la prose de Metin Arditi, qui mènent à la connaissance du monde et de soi et qui, bien sûr, sont vecteurs de plaisir. Les premiers chapitres de L’homme qui peignait les âmes forment un savoureux tableau où la découverte des arts (le chant, puis bientôt les icônes) va de pair avec la découverte du transcendant, et où les balbutiements de la sensualité font écho à l’initiation à la sexualité. C’est d’ailleurs dans les bras de Myriam que le jeune Avner va avouer son désir d’apprendre l’iconographie et donc de devenir chrétien tout en admettant qu’il n’a pas la foi:

«Toutes ces histoires de miracles, de bonté, d’amour, de foi en l’homme que lui racontaient Thomas ou Anastase lui semblaient inventées pour faire autrement que les Juifs. Les Chrétiens voulaient paraître doux là où la Torah était intransigeante. Pour les icônes aussi, Avner avait le sentiment qu’Anastase exagérait. S’agissait-il vraiment d’écriture? Ce qu’il voyait était un dessin, des personnages, des êtres réels… Mais peu importait quels mots utilisaient les moines. L’essentiel était la consolation que procuraient les icônes.»

Publicités

La consolation, c’est aussi celle que le jeune talentueux désormais baptisé offrira par la suite aux nombreux pèlerins venant lui demander de dessiner leur visage. D’après les canons chrétiens, une icône ne se peint pas, mais s’écrit, car elle relève de la foi autant que de la technique et elle n’est pas à proprement parler une représentation artistique; elle est un objet divin. Mais Avner, devenu «le Petit Anastase» grâce à la transmission de figures paternelles aussi bien chrétiennes que musulmanes, a cette particularité de peindre non pas ce qu’il y a d’humain en Dieu, mais ce qu’il y a de divin dans les hommes. «Ce n’était pas le Seigneur qu’il offensait, puisqu’il amenait le bonheur. C’étaient ceux qui s’arrogeaient le droit de parler en son nom.» Un chemin tout droit tracé vers l’hérésie et l’expulsion. Metin Arditi nous en propose le récit haletant.

NEWSLETTER DU REGARD LIBRE

Recevez nos articles chaque dimanche.

Mais c’est avant tout la beauté des différents peuples du Proche-Orient, sillonné de part en part dans cette aventure littéraire, qui jaillit de celle-ci. Les individus qui les composent sont montrés dans leur vérité morale, leur singularité esthétique, leur complexité psychologique – bref, dans ce qu’ils ont à dire de l’être humain. D’une musicalité orientale, à la fois sensible et distante, L’homme qui peignait les âmes se comprend d’ailleurs comme une métaphore de l’art romanesque lui-même. On ressort de cette lecture bouleversé, admiratif de la limpide profondeur avec laquelle sont entremêlées chez Arditi les questions ultimes et intimes de la filiation, de l’exil et de la paix.

Ecrire à l’auteur: jonas.follonier@leregardlibre.com

Crédit photo: © Marina De Toro pour Le Regard Libre

Metin Arditi sera interviewé par Jonas Follonier dans le cadre d’une soirée littéraire de l’Alliance française de Fribourg le jeudi 9 septembre 2021 à 18h30 à la salle Rossier de la Bibliothèque de la Ville de Fribourg, rue de l’Hôpital 2.

Metin Arditi
L’homme qui peignait les âmes
Grasset & Fasquelle
2021
304 pages

Laisser un commentaire