«Shantaram», une épopée philosophique en terres indiennes

Les bouquins du mardi – Lauriane Pipoz

Les premières pages de Shantaram vont vous parler… Ou non. Ce roman-fleuve pseudo-autobiographique paru en 2003 ne manque pas de personnalité. Il raconte l’épopée de Gregory David Roberts, homme condamné à dix-neuf ans de prison pour une série de vols après avoir sombré dans la dépendance à l’héroïne. Il s’enfuit en Inde. Entre voyage, exil, mais aussi philosophie, l’auteur nous raconte Bombay, ses paysages, ses odeurs, ses habitants avec un phrasé magnifique. Mais aussi avec le risque de nous perdre au milieu d’un trop grand nombre d’aventures.

«Il m’a fallu du temps et presque le tour du monde pour apprendre ce que je sais de l’amour et du destin, et des choix que nous faisons, mais le cœur de tout cela m’a été révélé en un instant, alors que j’étais enchaîné à un mur et torturé. Je me suis rendu compte, d’une certaine façon, à travers les hurlements de mon esprit, qu’en dépit de ma vulnérabilité, de mes blessures et de mes chaînes, j’étais libre: libre de haïr les gens qui me torturaient, ou de leur pardonner. Ca n’a pas l’air d’être grand chose, je sais. Mais quand la chaîne se tend et entaille la chair, quand c’est tout ce que vous avez, cette liberté est un univers entier de possibles. Et le choix que vous faites entre la haine et le pardon peut devenir l’histoire de votre vie.»

Difficile de dire ce qui rend ce livre si addictif. Sa narration? La description des paysages? La pseudo-autobiographie? En effet, Gregory David Roberts s’est évadé d’une prison australienne pour fuir à Bombay pendant dix ans. La description des paysages indiens et la vie dans un bidonville sentent indubitablement le vécu. Rattrapé par la justice et à nouveau écroué, la légende voudrait qu’il ait écrit son livre dans une prison allemande. Nous aurions en main la deuxième version, réécrite après avoir été détruite par des gardiens. Même si l’auteur a décrit clairement son ouvrage comme une fiction, l’aspect autobiographique demeure fascinant. Qu’est-ce qui relève de la réalité, ou de l’invention?

Passé cette interrogation, le lecteur réalise qu’il s’agit surtout d’un conte philosophique. Les lieux sont autant d’endroits qui permettent à Lindsay Ford, le protagoniste du livre, de s’approcher de la rédemption. Il découvre l’amitié, l’amour, tombe au plus bas, décide de faire le bien, reproduit parfois les mêmes erreurs. Sous la menace constate d’être rattrapé par son passé, le narrateur cherche à fuir pour tenter de se trouver. Ses réflexions jalonnent le livre et prennent étonnamment aux tripes. Probablement parce que, plus que tout le reste, celles-là sont assez profondes pour qu’on réalise leur sincérité.

Peut-être que le tour du monde était nécessaire au protagoniste pour tirer les leçons dont il avait besoin. Le lecteur se serait peut-être passé de certaines aventures, qui l’ont emmené un peu trop loin. L’auteure de cet article s’était en l’occurrence perdue dans les montagnes afghanes en lisant ce livre. Mais qu’importe. Cette épopée mérite d’être lue, sans aucune réserve. Perdez-vous dans les réflexions, dans les paysages, et soyez surtout sûrs que vous serez émus. Gregory David Roberts a quant à lui écrit une suite à Shantaram en 2017, L’Ombre de la montagne. Peut-être l’occasion de s’y retrouver?

Ecrire à l’auteure: lauriane.pipoz@leregardlibre.com

Crédit photo: © Lauriane Pipoz pour Le Regard Libre

Gregory David Roberts
Shantaram

Traduction de Pierre Guglielmina
Flammarion
871 pages
2007 (2003)

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