Vous ne connaissez pas Redl, Alfred Redl?

Les bouquins du mardi – Arthur Billerey

Avec «Vert et Florissant…», traduit par Peter Brabenec, Pavel Vilikovský, auteur national slovaque, met en scène les aventures folles et rebondissantes d’un agent secret, au style 007 atypique et loufoque, qui sillonne l’Europe du début du XXe siècle et qui relate ses aventures dans l’espionnage et le contre-espionnage.

Vous ne connaissez pas Alfred Redl? C’était un colonel à la tête des services secrets austro-hongrois et un homosexuel notoire, devenu agent double pour entretenir son amant. Amateur de gadgets de l’époque, comme tout agent secret qui se respecte, il fut victime de plusieurs maîtres-chanteurs qui le prirent à son propre jeu charnel. Car Alfred Redl était une proie toute désignée pour les services de renseignements étrangers qui le firent chanter en faisant vibrer son talon d’Achille: sa passion pour la bonne chair. Historiquement, il semblerait que par l’entremise d’amants qu’on lui a présentés, l’agent en soit venu à vendre des secrets militaires austro-hongrois aux services secrets français, russes et italiens. Ces secrets l’enrichirent démesurément mais, sommé par les autorités, il dut enquêter et trouver le coupable (nul autre que lui-même) de ces fuites au sein de son service. Il dut trahir et mener une vie intense jusqu’au jour où il mit fin à ses jours, dans sa chambre d’hôtel, à Vienne, démasqué par la police.

Mais l’auteur s’inspire très librement de cette histoire d’espionnage, qui n’est qu’un prétexte narratif ou une toile de fond. Certes, un 007 atypique et loufoque sillonne l’Europe, relate ses aventures dans l’espionnage et le contre-espionnage ainsi que sa rencontre avec Alfred Redl. Cependant, on pourrait dire que l’important, pour l’auteur, est de mettre en avant, de greffer à ce contexte ou de griffer sur cette toile les sujets qui reviennent souvent dans son œuvre comme des oiseaux migrateurs rappelés par son écriture, soit l’identité slovaque, les enjeux de l’amour, les bonheurs et les revers de vivre ou encore l’histoire des nations et des peuples.

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Ce livre n’est pas l’histoire d’un agent secret du début du XXe siècle, qui aurait eu une relation avec Alfred Redl, mais c’est une nouvelle fois, comme dans son roman Un chien sur la route, un moyen d’écrire sur des sujets qui doivent travailler en son âme et conscience Pavel Vilikovský. Le miracle opère alors et l’auteur, renouant ainsi avec le fait que l’écriture a le pouvoir de véhiculer des sujets, un message, une hantise, une préoccupation ou un rêve à un lecteur, fait chanter ses oiseaux migrateurs et sa plume, comme c’est le cas avec l’identité slovaque, ce petit pays marqué par le fer rouge du communisme, par ses différents changements brutaux d’états, par son effacement.

«Une des missions les plus exigeantes du point de vue psychologique et physique m’attendait dans un coin perdu du monde. Vous connaissez la Slovaquie? Ça ne m’étonne pas. Un pays oublié de Dieu, dirais-je, encore faudrait-il que Dieu en ait jamais eu connaissance.»

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En ce qui concerne les autres sujets récurrents chez l’auteur, soit les enjeux de l’amour, les bonheurs et les revers de vivre, les exemples foisonnent. Des formules littéraires, il y en a de toutes sortes. Il y en à l’emporte-pièce, il y en a qui se contredisent, il y en a qui font naître de ces contradictions des étincelles, il y en a qui font rire et d’autres rougir à nous surprendre. Pavel Vilikovský malaxe autant qu’il le peut l’argile des mots, donnant des citations qu’on pourrait répéter à notre voisin de palier, suivant la complicité, comme celle-ci: «Maitriser sa sensualité, c’est résister à la tentation», ou encore «La douleur, si on peut parler du délicat en termes indélicats, c’est la colique de l’âme». Et pour véhiculer ses sujets de prédilection, Pavel Vilikovský a choisi le monologue.

Le style de l’écrivain, rigoureux dans sa simplicité, irrégulier dans ses digressions, atteint une clarté rare, un naturel littéraire à toute épreuve, dont la plus menaçante pour les écrivains, celle du temps qui passe et qui trie sur des générations le bon grain littéraire de l’ivraie. Les chapitres sont agréables à lire et les formules, les tournures de phrases, les métaphores que forment les nombreuses digressions s’entrechoquent comme des verres de cristal qui ne font que donner soif et lire plus. Et pour aller jusqu’au bout de l’art d’écrire, le vocabulaire a son importance. Que ce soit la prononciation des noms, les onomatopées inattendues, voire inventées, l’étymologie des mots ou l’interprétation qu’on en fait, l’auteur met en avant sa passion pour le verbe, d’où qu’il vienne, qu’il soit slovaque, français ou allemand.

«Un écrivain français a commenté le mot chiffre: le mot chiffre est rugueux; il dénote parfaitement les sentiments évoqués par les chiffres. Il a fallu que ce soit un linguiste slovaque qui, dans un livre publié à compte d’auteur […], lui réponde promptement et à bon escient, et je te le dis en mon nom aussi: Rugueux, mon œil! Le mot chiffre est innocent comme un ange. La rugosité que lui attribue Faguet vient des factures, surtout quand elles sont salées et que nous n’avons pas de quoi les honorer. Les chiffres, l’aride comptabilité, suscitent horreur et résistance chez les personnes vouées à la politique. Je n’aimerais pas me mêler de stériles querelles linguistiques. Quand les linguistes n’arrivent pas à s’entendre, c’est l’Etat qui finit par imposer son autorité. Combien d’énergie et combien de temps les Allemands auraient-ils perdu en vaines disputes pour décider s’il fallait écrire en gothique ou en caractères latins, combien de papier auraient-ils gaspiller! Sans pour autant trouver de solution. Le Führer a donné l’ordre d’écrire en caractères latins – il est bien connu que la gothique lui posait des problèmes – et les querelles se sont tues. Voilà un bel exemple du rôle de l’individu dans l’Histoire.»

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Ce monologue effervescent et ce naturel littéraire, ce style propre à l’auteur reposent sur une ironie dégraissée, réduite à l’essentiel dans des phrases simples, lavées de leurs péchés et de toute leur rugosité ou de toutes leurs imperfections. L’ironie est un humour délicat à manier en littérature. Elle pourrait se comparer au maniement des explosifs car l’écrivain qui maîtrise l’ironie possède le même talent que celui qui maîtrise l’explosion, qu’il soit artificier ou kamikaze, c’est-à-dire la faculté rare de manier le retardement, le don raffiné de savoir attendre le bon moment et de choisir la taille exacte de la mèche qui mettra le feu aux poudres dans les yeux du lecteur.

«Mais je peux vous dire, et je vous le dis d’homme à homme – encore que je me demande ce que vous valez en tant qu’homme; mais ce n’est pas pour vous que nous allons transformer les proverbes, les locutions figées, et encore moins les comparaisons consacrées… avez-vous remarqué que le comparant est toujours plus riche, plus profond, plus vivant que le comparé? Par exemple: Vous puez comme Napoléon au retour de la campagne de Russie. Que de péripéties historiques, que d’espace – les vastes steppes russes… – et vous? Vous êtes zéro, et pas seulement dans cette comparaison. Maintenant c’est votre tour, et si vous répondez à mon attaque par une attaque, je ne me vexerai pas, Je vous l’assure. Que je croasse comme un corbeau? C’est banal, cher ami, et faux; vous ne savez certainement pas que garçon, je chantais dans un chœur, et ma voix d’ange… Bon. Maintenant c’est mon tour et pour vous montrer ma virtuosité, je prends le même point de départ: Vous puez comme le bouillon de chaussettes du champion olympique de marathon. Excellent, n’est-ce pas? A vous maintenant. Oui, oui. Je pue comme une merde, c’est ça. Remarquable. C’est laconique mais quelle justesse. J’avoue que je vous envie une chose: cette sublimation.»

Et l’objet livre dans tout cela? On pourrait dire qu’on accorde toujours de l’importance au contenu, dans la critique littéraire, mais peu au contenant, et pourtant… La singularité esthétique de ce livre de poche paru aux Editions La Baconnière, ce sont tous ces mots-clefs, sur l’extrémité des pages, extraits comme des pierres précieuses à la roche du texte. C’est le mot «tarte», dans la marge de la page 54, qui met en lumière «Ne soyez pas si tarte, faites travailler un peu vos méninges!» C’est le mot «plop», dans la marge de la page 38, qui met en lumière «Quand j’entendis le discret plop! tels deux becs de corbeaux qui s’entrechoquent, je me trouvais déjà en lieu sûr, protégé par le massif rocheux.» Et ainsi de suite. C’est une mise en page originale, qui rend la lecture différente.

L’intertexte, au service du lecteur franco-suisse lambda, peut lui apprendre des éléments de culture centre-européenne, des faits de la géopolitique slave et de certaines personnalités politiques, tout cela dans le but de percer son ignorance qui le priverait d’une bonne compréhension des sujets véhiculés par l’auteur. Car au final, seul le lecteur compte. D’ailleurs, comme le disait Pavel Vilikovský dans Un chien sur la route: «La réalité du livre, c’est le lecteur.» Autrement dit, tant qu’un livre n’est pas lu et qu’il repose sur une étagère, il n’existe pas. Et n’est-il pas rassurant de savoir que la vie des livres est entre nos mains?

Crédit photo: © Pixy.org

Ecrire à l’auteur: arthur.billerey@leregardlibre.com

Pavel Vilikovský
Vert et Florissant
Traduit du slovaque par Peter Brabenec
Editions La Baconnière
2020
208 pages

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