«Passions»: et si Sarkozy préparait son retour?

Les bouquins du mardi – Jonas Follonier

L’an dernier, Nicolas Sarkozy publiait Passions. Un livre où l’ancien président de la République se livrait un peu – mais pas trop – sur ses presque quatre décennies d’ascension politique jusqu’à son élection à la tête de la France en 2007. L’occasion aussi pour l’homme de droite, sans trop quitter le domaine politique, de raconter ses amitiés et ses admirations, ainsi que son amour pour Carla. Mais passées ces grandes lignes officielles, difficile de ne pas y lire entre les lignes la préparation d’un grand retour sur le devant de la scène.

C’est un livre dont je n’aurais pas forcément fait l’acquisition si un proche ne me l’avait pas offert. L’avantage des cadeaux intelligents, c’est de nous forcer amicalement à leur faire honneur alors même que notre attention ne se serait pas dirigée vers eux autrement, ce qui peut engendrer de bonnes surprises. Même quand un certain ennui est au rendez-vous, et même quand une telle histoire se finit par une grande déception, nous en ressortons moins bêtes. Passions est de ces présents. J’en ai lu les premières pages avec facilité mais peu d’intérêt, me demandant ce que m’apporterait la lecture d’un livre politique servi par un homme d’Etat qui a déçu une bonne partie de la droite française et qui, m’avait-on dit, ne fait pas de grandes confidences sur lui-même ou ses semblables.

Je me suis ensuite laissé prendre au jeu. D’abord, Passions est un livre politique à la française, relativement bien écrit. Même s’il n’est pas Stendhal, Sarkozy a plutôt une belle plume. Malgré ses lourdeurs récurrentes et sa chronologie pas toujours avisée, on saluera le style de Passions dans ce qu’il a de plus commun, homogène, classique. En cela, la forme rejoint le fond: il y a chez Sarkozy comme la volonté permanente de montrer une certaine constance, d’une part, et un respect du passé, d’autre part. C’est sans doute à dessein que ce livre, littérairement parlant, s’inscrit dans une forme de tradition: ce verbe humble fait écho aux positions politiques de son auteur et, par le même temps, disparaît au profit de ce qui est dit. Habile et agréable stratagème.

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Un livre politique à la française

Ainsi, le lecteur assiste assez fréquemment à des parenthèses politiques où l’ancien chef d’Etat insiste sur l’importance pour la France d’assumer son histoire, dans ses bassesses comme dans ses heures de gloire. Sarkozy revient également souvent sur les thèmes de l’identité ou de la sécurité, profitant du récit de ses actions en tant que ministre ou président de parti pour les justifier et rappeler sa vision, dont on se doit au moins de reconnaître la cohérence. On retiendra en particulier ce qu’on lui connaissait déjà mais dont on découvre ici les manifestations au quotidien: la passion du travail, cette énergie qui caractérise Sarkozy et qui l’a porté comme elle lui a porté préjudice – il l’admet lui-même.

Et puis, Passions a un côté touchant. On prend la mesure de la reconnaissance que Sarkozy a envers son actuelle épouse pour ce qu’elle lui a appris:

«J’ai appris qu’une journée sans lire, sans regarder un film, sans regarder une exposition est une journée perdue. J’ai appris que, dans une famille, la parole est féconde, que le silence s’apparente à la poussière que l’on pousse sous le tapis. J’ai appris que lorsqu’on avait, comme nous, tant de chance, la bienveillance est un devoir. J’ai appris que la vie était un tout et que l’équilibre, c’est justement de tout savoir mener.»

On apprend aussi la familiarité que Sarkozy envisage entre les politiciens et les artistes, ce qui explique de façon plus profonde que ce qu’en avaient dit les médias le meeting de Marseille où Johnny Hallyday se trouvait au premier rang. Sarkozy assume son côté show-man, sa fibre de tribun, tout comme son ambition, qui ne sera jamais vraiment satisfaite avant son arrivée au pouvoir:

«Pour la première fois, depuis si longtemps, je me suis bizarrement senti libéré d’un poids. Le poids de cette ambition que je ne pouvais vraiment expliquer, et qui me tenaillait depuis mon adolescence. C’était comme si on m’avait retiré une enclume qui se trouvait à l’intérieur de moi. Je devenais président de la République lors de ma première candidature.»

Sarkozy 2022

Or, sous couvert de ces réflexions personnelles et des coulisses ministérielles et présidentielles qu’il nous ouvre à moitié, surtout en ce qui concerne les gouvernements de Jacques Chirac, Sarkozy dresse un portrait pour le moins flatteur de lui-même et de sa relation avec le pouvoir. Qu’il le veuille ou non, ce livre renforce la popularité que l’auteur a déjà auprès d’une bonne partie du peuple de droite, en lui donnant juste ce qu’il lui faut pour susciter sa curiosité et en taisant juste ce qu’il faut pour ne pas se retirer du monde politique.

Mieux, si on lit cet ouvrage en détail, on verra que les deux seules personnes qui ressortent complètement dans la lumière sont Rachida Dati et François Barouin. La première est candidate à la Mairie de Paris et Sarkozy lui a d’ores et déjà assuré un soutien public. Quant au second, c’est à peu près le seul dont on murmure qu’il pourrait être le candidat des Républicains pour les présidentielles de 2022. Passions, serait-ce finalement une manière pour Sarkozy de préparer le terrain à cette personnalité honnête qui lui a toujours été fidèle, tout en disant à qui veut bien l’entendre: si la candidature Barouin ne devait pas fonctionner, pourquoi pas moi? Après tout, le sixième président de la Ve République n’a-t-il pas déclaré au Point qu’entre la France et lui, «ce ne sera jamais fini»?

Ecrire à l’auteur: jonas.follonier@leregardlibre.com

Nicolas Sarkozy
Passions
Editions de l’Observatoire
2019
398 pages

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