Discussion avec Georges Grbic

Le Regard Libre N° 57 – Ivan Garcia

Série «Les aventures de la scène», épisode #4

De la tragédie antique à la déclamation en alexandrins, caractéristique du théâtre classique, en passant par le théâtre de texte du XIXe siècle jusqu’à l’avènement de la mise en scène et de la performance contemporaines, le genre dramatique a connu bien des (contre-)révolutions et des évolutions. A chaque épisode, le feuilleton «Les aventures de la scène» propose de placer la focale sur une compagnie ou un artiste, qu’il soit dramaturge, scénariste, metteur en scène, danseur ou autres, ou encore des théoriciens de l’art du spectacle qui ont tous, d’une manière ou d’une autre, contribué à façonner le théâtre tel qu’on le conçoit aujourd’hui en tant que manière spécifique que possèdent les hommes de raconter des histoires.

Le milieu théâtral romand compte des personnalités diverses et variées. Parmi celles-ci, nous y trouvons notamment des artistes qui, au cours de leur trajectoire, endossent plusieurs casquettes : comédien, chorégraphe, metteur en scène, directeur de théâtre ou encore dramaturge, pour n’en citer que quelques-unes. Parfois, chose plus rare, il arrive qu’un artiste soit autant à l’aise avec l’art qu’avec les ficelles plus pragmatiques et engagées de son métier telles que l’action syndicale. Pour ce quatrième épisode, Le Regard Libre a donc choisi de vous présenter un entretien avec une personnalité bien connue du milieu romand des arts de la scène: Georges Grbic.

Né à Belgrade en 1964, d’origine serbo-bosno-allemande et naturalisé suisse à Fribourg, Georges Grbic a sillonné la Suisse romande en jouant sur les plus grands plateaux. A vingt-trois ans, il sort diplômé du Conservatoire d’art dramatique de Lausanne et se lance ensuite dans le milieu théâtral et le cinéma. En 1990, il est membre fondateur avec Simone Audemars et Hélène Firla de la compagnie de théâtre l’Organon, d’inspiration brechtienne; leur premier spectacle, La mort de la Pythie de Friedrich Dürrenmatt, est joué à Yverdon-les-Bains, au sein de la fabrique de machines à écrire Hermes-Precisa. Fondateur de la Cie Champs d’actions, il s’adonne depuis 2011 à l’art de la mise en scène en proposant des créations originales telles que Les Trois Petits Cochons (2015) d’après un texte de Noëlle Revaz, Perplexe (2016) de l’auteur allemand Marius Von Mayenburg, Au but (2017) de Thomas Bernhard et Les Deux frères (2019), nouveau spectacle de médiation culturelle pour les classes d’Yverdon et région d’après un texte de Mali Van Valenberg. Outre ses métiers de comédien, de metteur en scène et de codirecteur de compagnies, Georges Grbic est nommé, en 2017, directeur du Théâtre Benno Besson d’Yverdon-les-Bains à la suite de son prédécesseur Thierry Luisier, ce qui le confronte aux devoirs d’élaborer une programmation et de créer de nombreuses dynamiques entre le milieu artistique et le milieu politique et civique. Actuel membre du comité directeur de la Fédération romande des arts de la scène (FRAS), Georges Grbic est un personnage actif, serein et très enthousiaste, qui nous a accueillis dans son bureau pour nous parler de sa trajectoire, de ses projets en tant que directeur du TBB, et de ses considérations sur le milieu théâtral de nos scènes romandes. Rencontre au théâtre.

Le Regard Libre: Vous venez d’un milieu peu familier du théâtre; votre père était médecin. A l’âge de vingt-trois ans, vous obtenez votre diplôme de comédien au Conservatoire d’art dramatique de Lausanne. Vous jouez beaucoup puis, plus tardivement, vous devenez metteur en scène et directeur de théâtre. Quelles sont les raisons qui vous ont poussées à faire du théâtre?

Georges Grbic: Tout d’abord, il faut signaler que je suis arrivé en Suisse avec mon père à l’âge de trois ans. Ma mère et ma sœur – cette dernière venue quelques temps en Suisse mais ensuite repartie – sont restées à Belgrade. C’est en arrivant à Lausanne que je me suis tourné du côté du théâtre. Lorsque je fréquentais Fribourg, j’étais plus attiré par les Beaux-Arts que par le théâtre, même si la représentation d’un spectacle, au Collège Saint-Michel, m’a fait découvrir l’univers de la coulisse et du secret. Tout a changé lorsque j’ai commencé à fréquenter les cours de théâtre facultatifs au Gymnase de la Cité de Lausanne. Là-bas, un professeur m’a fait découvrir le théâtre. Il enseignait également au Conservatoire. Son initiation m’a enthousiasmé. J’y ai fait la découverte d’un univers totalement opposé à l’idée que j’avais d’un atelier solitaire. Il s’agissait de partager une pensée collective et, étrangement, cette expérience m’a fourni la possibilité de m’exprimer. Durant mon enfance, j’avais de nombreux soucis de bégaiement et, grâce à ces ateliers, j’étais désormais capable de m’exprimer et de déclamer des textes. C’était un moment assez incroyable! Le fait de pouvoir m’exprimer contenait également une part de drôlerie. Je souhaitais faire rire les autres. En quelque sorte, c’était un plaisir que je ne connaissais pas jusqu’alors. En résumé, le théâtre était le lieu qui m’offrait toutes ces choses: l’expression, le rapport aux autres et, finalement, le rapport à la littérature qui était pour moi un grand bonheur.

Comment envisagez-vous la fonction de directeur au sein d’une institution telle que le Théâtre Benno Besson, qui est municipal?

En arrivant dans le milieu théâtral, j’ai été très vite intéressé par les questions structurelles du métier et me suis beaucoup impliqué à ce sujet.

Cela se voit, entre autres, par votre fonction de président du Syndicat suisse romand du spectacle, que vous avez exercée de 2004 à 2007, ainsi que votre poste actuel de membre au sein du comité directeur de la FRAS (la Fédération romande des arts de la scène).

Effectivement. Je dois dire que j’ai toujours essayé de porter un regard attentif et attentionné sur la profession. J’avais l’impression que la Suisse comptait de nombreux talents formidables mais, évidemment, il y avait une part de prédominance de la culture francophone qui restait très prégnante sur les rapports de création. Il faut dire également que j’ai vécu un moment extrêmement fort, au sein du milieu théâtral, sur Lausanne, lorsque la ville a décidé de placer son théâtre au niveau européen. Dans la même veine, à l’époque, Lausanne souhaitait accueillir les Jeux Olympiques, vers 1988 ou 1992. Cette volonté de créer un espace théâtral de niveau européen se sentait, notamment par l’invitation de grands noms de la scène tels que Maurice Béjart et Matthias Langhoff. Cela était également visible au sein du milieu artistique; en sortant du Conservatoire, j’ai moi-même très vite joué sur de grandes scènes telles que le Théâtre de Vidy-Lausanne, le Théâtre Poche de Genève, la Comédie de Genève, et d’autres encore. Très rapidement, j’ai été engagé sur de nombreuses productions et créations avec des acteurs locaux. Cependant, cette dynamique a brusquement pris fin et beaucoup de choses se sont arrêtées… A ce moment-là, nous nous sommes alors retrouvés avec les quelques compagnies qui existaient. A l’époque, dans les années quatre-vingt, nous n’étions qu’une quarantaine de compagnies actives en Suisse romande.

Surprenant. Actuellement, le nombre de compagnies a explosé. Combien y’en a-t-il? deux cents? trois cents?

Oui, cette augmentation est hallucinante! Au niveau des employeurs déclarés en Suisse romande, le chiffre s’élève actuellement à six cents, et nous comptons douze théâtres de création. Il nous faut donc revendiquer et soutenir la création suisse et locale, ainsi que trouver des moyens d’expression pour y parvenir, même si parfois nous ne sommes pas au même niveau que certains artistes européens. En disant cela, je ne dis pas qu’il faille «fermer les frontières» et empêcher les artistes européens de venir se produire sur les scènes suisses. Au contraire, le Théâtre de Vidy-Lausanne et la Comédie de Genève, dirigée anciennement par Benno Besson, ont amené de grands spectacles internationaux sur nos scènes, ce qui a amené une plus-value artistique extraordinaire et une remise en question de nos codes. Ce faisant, il nous fallait également laisser une place à nos propres créations pour pouvoir nous confronter aux productions internationales. De nombreuses structures se sont alors mises en place, notamment au sein de la danse qui a rapidement réagi. Il faut savoir que le métier de comédien n’a été reconnu comme un statut salarié qu’en 1982, date de la première convention collective de travail sur cette profession. Auparavant, les comédiens n’avaient pas droit au chômage, ni aux indemnités. Ces différents aspects ont fait que je me suis donc rapidement engagé pour revendiquer des droits pour nos travailleurs, ainsi que pour défendre ce métier qui requiert des compétences spécifiques. A mes yeux, il est nécessaire d’entretenir un vivier de comédiens locaux, même s’ils n’ont pas directement du travail. En tant que comédien puis metteur en scène, les questions de structures ne m’ont jamais effrayées et me suis beaucoup impliqué dans ces structures syndicales. Finalement, organiser et diriger un théâtre, ainsi que d’essayer de créer un lieu où les artistes puissent s’exprimer et être mis en valeur, sont des choses qui suivent cette logique. Je me dis qu’il y a tout autant à faire ici en ouvrant la scène à certains artistes que de tenir des réunions syndicales avec d’autres personnes en Suisse.

Le Théâtre Benno Besson avait la réputation d’être un théâtre dit «d’accueil», plutôt tourné vers l’hébergement de compagnies, souvent étrangères. Or, depuis votre arrivée à sa tête, vous vous adonnez comme la plupart de vos confrères suisses romands à la création de spectacles. Entendez-vous faire de ce lieu une sorte de plateforme de la création contemporaine?

Il faut faire du Théâtre Benno Besson un lieu de théâtre (Rires). Le TBB possède une longue histoire. Il est assez drôle de voir l’association qui a été rapidement faite entre notre théâtre et la compagnie Kokodyniack. C’est une compagnie qui fait du «théâtre-documentaire», du théâtre de reportage, fondée par Jean-Baptiste Roybon et Véronique Doleyres. Leur spectacle, Les Visages, est un ensemble de paroles rapportées de personnalités qui ont des métiers particuliers dans le Nord-Vaudois. L’année prochaine, ils présenteront le spectacle Mon Petit Pays qui met en scène l’histoire de leur voisin résidant dans la région. Il faut dire que ces deux artistes se sont effectivement installés en région yverdonnoise et, très rapidement, nous avons décidé d’élaborer un projet ensemble. J’ai alors vu le travail de reportage qu’ils avaient effectué sur les différentes personnes composant désormais Les Visages, ainsi que sur leurs voisins ou d’autres personnalités. C’est ainsi qu’a débuté notre collaboration avec, pour projet, ce spectacle Les Visages qui sera présenté à l’occasion des 125 ans du TBB en 2023. Après cela, les deux artistes mèneront un projet du même type sur les villages et, finalement, un dernier spectacle qui est encore en étape de réflexion. Cette collaboration fructueuse et intense, ainsi que les différents spectacles réalisés, devraient positionner notre théâtre dans cette région et dans ce pays.

Finalement, quelle est la place du Théâtre Benno Besson dans tout cela?

En tant que directeur, mon objectif est de susciter de fortes créations au sein de notre institution. Il faut aussi tenir en compte que l’histoire change. A une certaine époque, il était clair que le TBB était un théâtre municipal qui s’est beaucoup référé à des artistes médiatiques et qui essayait de donner un aperçu de ce que les scènes pouvaient montrer. En même temps, ce théâtre était ouvert à un grand nombre de formes et de genres différents, comme la danse ou la musique, que l’on trouvait plutôt au niveau international. Or, ces dernières années, nous constatons que la création suisse a trouvé ses lettres de noblesse avec, entre autres, des présences au Festival d’Avignon. Nous assistons également à une sorte de métissage artistique qui a lieu au sein de nos hautes écoles telles que Les Teintureries et La Manufacture. Passablement d’étudiants viennent de l’étranger et s’installent ici, ce qui amène un mélange de cultures et de pratiques artistiques absolument formidables. Il y a donc des possibilités de création extrêmement fortes, ainsi que de très bonne qualité, sous nos latitudes. Situé dans la deuxième ville du canton de Vaud, le Théâtre Benno Besson doit jouer un rôle et participer à cette émulation créatrice dans ce monde ultra-connecté. C’est pourquoi, à mon sens, il ne faut pas donner aux spectateurs le sentiment qu’ils viennent voir des spectacles extraordinaires: il faut qu’ils sentent que ce théâtre participe à quelque chose qui est d’ici, pas forcément quelque chose qui a trait à la région propre, mais à la Romandie. En venant au théâtre, il faut que les spectateurs sentent qu’ils font partie de ce mouvement et encouragent ces forces vives de la création.

Ecrire à l’auteur: ivan.garcia@leregardlibre.com

Crédit photo: © Indra Crittin pour le Regard Libre

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