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De la lumière à tous les étages de la vie6 minutes de lecture

par Arthur Billerey
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Les bouquins du mardi – Arthur Billerey

Entre le conte et la fable, Antonio Moresco décrit d’un trait de lumière le récit d’une solitude bercée par la vie et la mort au milieu de forêts aussi florissantes que meurtries. Critique de La petite lumière, publié aux Editions Verdier.

A table, au restaurant L’Istanbul du quartier du Flon, à Lausanne, l’écrivaine Corinne Desarzens me tend un livre qu’elle m’offre. Elle me dit:

«Le livre est pour toi, c’est un cadeau. Ouvre-le, lis donc la première phrase.»

J’obéis, j’ouvre le livre, je lis la première phrase. Sans vraiment parvenir à la comprendre et par politesse, j’acquiesce, comme on acquiesce pour le vin, après une moue tirée par l’ignorance et la méditation. Cette première phrase que je n’avais pas comprise, car comme dans les petits chefs-d’œuvre littéraires, il faut parfois terminer le livre pour saisir enfin que tout était déjà là, dès le début, bien en place dans la rondeur des lettres, cette première phrase, jolie certes, poétique un brun, impénétrable sur les bords, portait finalement en elle, derrière son écorce délicate, toute la sève de ce récit aussi merveilleux qu’inquiétant. Cette première phrase, qui forme l’incipit, la voici:

«Je suis venu ici pour disparaître, dans ce hameau abandonné et désert dont je suis le seul habitant.»

Entre le conte et la fable

Le narrateur vit seul dans un hameau abandonné, retiré totalement du monde, et pourtant tellement au cœur de celui-ci, dans une petite maison en pierre encerclée de montagnes et de forêts abondantes. Il se rend compte soudain que, sur la montagne qui lui fait face, au milieu des bois, sur la ligne de crète précisément, chaque nuit à la même heure, une petite lumière s’allume. La petite lumière attise sa curiosité, au point de la transformer en obsession. Après plusieurs réflexions et tentatives, il parvient à trouver l’origine de cette petite lumière, et il y trouvera celui qui, chaque nuit, l’allume: un enfant en culotte courte. Entre eux se développera une relation mystérieuse, voilée, intime, que seule la lecture du livre percera à jour.

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Entre le conte et la fable, avec peu de personnages, des paysages effervescents, une écriture poétique, rythmée et belle à lire, un vocabulaire fouillé et des descriptions intenses de la nature, du végétal, de la vie animale qui grouille et qui s’agite même sous l’obscurité de la nuit, Antonio Moresco signe un petit chef-d’œuvre qui se lit aussi comme un polar qu’il faut terminer vite pour lever le mystère, qu’il faut terminer vite pour savoir.

«Qu’est-ce que ça peut bien être, cette petite lumière? Qui peut bien l’allumer? », je me demande tout en marchant dans les rues empierrées de ce petit hameau où personne n’est resté. «Est-ce que c’est une lumière qui filtre d’une petite maison solitaire dans les bois? Est-ce que c’est la lumière d’un réverbère resté là-haut, dans un autre hameau inhabité comme celui-ci, mais de toute évidence encore relié au réseau électrique, qu’une simple impulsion allume toujours à la même heure?»

Le vertige des contrastes

Le narrateur, dont on ne saura jamais le nom, est sans cesse en perdition, obsédé de lever le mystère sur la petite lumière. Il erre, il se questionne sur ses perceptions et sur ce qui existe réellement. Il se questionne sur sa présence au monde, sur la présence du monde autour. Il rêve, il se couche et il se réveille. Il scrute autant la lueur minuscule que font les lucioles sur les sentiers, que la lumière immense de l’univers arrosé d’étoiles. Émane alors une tension, dans le récit, qui reste inexplicable, plus grande que nous, et qui remonte chez le lecteur du talon à la tête sans qu’on en sache la raison ni la provenance. Ainsi l’espace et le temps, la lumière et l’obscurité, la vie et la mort, la nuit et le jour, le rêve et la réalité sont autant de contrastes qui inquiètent, rappelant que l’inquiétude est peut-être aussi un des carburants qui irriguent la curiosité du narrateur.

La douce férocité du végétal

La tension qui parcourt le récit dévale aussi les paysages. Une fièvre de croissance les embrasse. Le végétal et la vie animale ne cessent de mourir, de se tordre, de renaître et de nourrir les réflexions du narrateur. Les passages le font se questionner, philosopher, il fait alors sa métaphysique, et ses contemplations permettent de faire oublier au lecteur de l’intrigue durant quelques passages, pour mieux y revenir après. Et ces passages sont formidables. Le narrateur apprécie alors la beauté de la nature autant que sa sévérité, sa surface autant que sa profondeur, ce qui n’est pas sans rappeler aussi l’approche d’Alexandre Voisard, avec Des enfants dans les arbres, ce qui n’est pas sans rappeler qu’entre la terre et le ciel, parce qu’ils interrogent la mort, il existe des écrivains et des écrivaines qui apportent de la lumière à tous les étages de la vie.

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«Pourquoi il y a tout ce sous-bois mauvais?, je me demande. Qui essaie d’envelopper et d’effacer et d’étouffer les arbres plus grands. Pourquoi toute cette férocité misérable et désespérée qui défigure toute chose? Pourquoi tout ce grouillement de corps qui tentent d’épuiser les autres corps en aspirant leur sève de leurs mille et mille racines déchaînées et de leurs petites ventouses forcenées pour détourner vers eux la puissance chimique, pour créer de nouveaux fronts végétaux capables de tout anéantir, de tout massacrer ? Où je peux bien aller pour ne plus voir ce carnage, cette irréparable et aveugle torsion qu’on a appelée vie?»

Crédit photo: © Hélène Rival via Wikimedia Commons

Antonio Moresco
La petite lumière
Editions Verdier
Coll. Verdier Poche
2021 [2014]
192 pages

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