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Censurer Russia Today et Sputnik en Suisse aurait été un contresens6 minutes de lecture

par Jonas Follonier
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Article inédit – Jonas Follonier

L’Union européenne a décidé de censurer sur son territoire les chaînes de télévision russes Russia Today et Sputnik. Le Conseil fédéral a annoncé ce vendredi qu’il ne s’alignait pas sur cette mesure. C’est une bonne nouvelle, car ce que nous avons à opposer à Vladimir Poutine est précisément notre attachement à la démocratie et aux libertés qu’elle garantit.

Les chaînes télévisées Russia Taday et Sputnik, accessibles en Suisse, font de la propagande. C’est un fait. Financées par le Kremlin, elles martèlent la rhétorique du gouvernement russe. Pas de chance d’y entendre le mot «guerre» dans le récit de ce qui se passe en Ukraine, ni d’allusion à un quelconque bombardement sur des civils. Ainsi, dans le contexte des sanctions contre la Russie au motif de l’invasion de l’Ukraine, l’Union européenne (UE) a décidé d’interdire la diffusion de ces chaînes dans les pays membres. Et ce, quel que soit le canal: câble, satellite, sites web ou application. Le but: à la fois condamner le pouvoir incarné par Vladimir Poutine et empêcher un relai de sa communication auprès d’un public européen.

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Le Conseil fédéral ayant suivi l’UE sur sa politique de sanctions contre la Russie, la position du gouvernement suisse était attendue quant à la mesure spécifique de l’arrêt de la diffusion de Russia Taday et Sputnik. Cette décision a été rendue ce vendredi 25 mars: la Suisse n’interdira pas ces chaînes. Beaucoup de personnalités, notamment au sein de la gauche suisse, auraient trouvé logique que l’exécutif fédéral décide de suivre l’UE comme il l’avait suivie sur le reste. Certes, ce choix aurait été cohérent. Mais celui qui a été fait l’est tout autant.

Une exception tout à fait valide

Déjà, depuis le jour où la Suisse a annoncé sa politique à l’égard de la guerre en Ukraine, il a toujours été question d’une reprise des mesures européennes, mais avec des exceptions possibles. Ce point est important. Il rend la décision de vendredi valide. Il est d’ailleurs sain que le collège gouvernemental puisse évaluer au cas par cas des mesures qu’on ne prend pas à la légère. Nous parlons quand même ici de nos relations avec la Russie et, en l’occurence, de la censure de médias.

En effet, il faut appeler un chat un chat: interdire une diffusion de certaines chaînes télévisées, c’est de la censure. Or, même si les contenus qu’il s’agit d’interdire consistent en de la propagande (le Conseil fédéral le dit clairement, et heureusement), une telle mesure ne participe en rien à l’étouffement économique et militaire de la Russie – objectif visé par les fameuses autres sanctions. Vendredi, le Conseil fédéral a d’ailleurs décidé de reprendre toutes les nouvelles mesures européennes, à part la censure des médias. La Russie ne peut ainsi plus exporter de biens destinés au secteur énergétique, importer des produits sidérurgiques originaires ou encore exporter des biens servant à la navigation maritime.

Une décision cohérente avec nos valeurs

Mais alors, pourquoi cette exception avec le maintien de la diffusion des chaînes du Kremlin? Par cohérence avec nos valeurs. Celles de la Suisse et de l’Europe. Celles-là même au nom desquelles nous nous sentons collectivement solidaires des Ukrainiens: le pluralisme, la démocratie, la tolérance, la liberté de la presse, la libre formation de l’opinion… Bref, les principes d’une société ouverte, telle que l’avait théorisée Karl Popper. Car il ne s’agit pas seulement de constater que l’Ukraine est une nation indépendante et que le maître du Kremlin a violé sa souveraineté. Mais aussi de rappeler qu’elle se trouvait, qu’elle se trouve, sur une voie démocratique, un fait qui précisément fait si peur à Vladimir Poutine.

Le Conseil fédéral estime que pour contrer des affirmations erronées et néfastes, il vaut mieux leur opposer des faits plutôt que les interdire. Eh bien, bravo aux sept Sages. C’est précisément ce qui fait la différence de principe entre un pays comme la Suisse et un pays comme la Russie. Il ne suffit pas à une nation d’avoir des élections pour se prétendre démocratique: il faut des garanties. La garantie que les élections ne soient pas truquées, bien sûr. Mais aussi la garantie qu’un opposant puisse s’exprimer librement. Que des contre-pouvoirs existent. Que l’art et l’ironie puissent se développer, les diverses sensibilités être représentées.

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Bien que la question de la censure de Sputnik et de Russia Today soit légitime du fait que le pouvoir russe est responsable de crimes de guerre et qu’il a violé le droit international, la liste des médias et sites à interdire pour ce genre de motifs serait longue. La propagande de l’Etat islamique est un cas différent, dans la mesure où il s’agit d’appel au terrorisme. Le caractère orienté et même dangereux des organes médiatiques du Kremlin ne doit pas pour autant être sous-estimé. Mais sa condamnation peut et doit se faire par les voies de l’information, de la discussion, de la sensibilisation.

Une censure de Russia Today et Sputnik aurait été aussi contre-productive

Quand des officiels russes sont venus à la télévision ces derniers jours, leur propagande s’est montrée au grand jour. Nos médias ne se sont pas privés de commenter et de dénoncer le caractère surréaliste de leurs propos. Que ce soit «Nous bombardons de manière délicate», «L’opération militaire se déroule comme prévu» ou «La Russie ne bombarde pas l’Ukraine». La liberté d’expression, dont la liberté de la presse est consubstantielle, est au service de la vérité. N’inviter aucun représentant de la Russie aurait «prouvé» aux défenseurs de Poutine qu’on leur cache des choses. De la même manière, bloquer les chaînes russes aurait été contre-productif, en renforçant le discours pro-russe. Et cela aurait consisté à pratiquer la même politique que Vladimir Poutine lui-même.

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Notons d’ailleurs qu’il est tout à fait possible de regarder ces chaînes de manière raisonnable – par exemple dans le but de se rendre compte du discours russe. Le cacher n’est sans doute pas la meilleure des idées.

En de nombreux endroits du monde, on loue la Suisse pour sa démocratie directe. C’est aujourd’hui pour la démocratie en général, dans ce que ce régime a de fondamental, que notre pays se démarque.

Ecrire à l’auteur: jonas.follonier@leregardlibre.com

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