Libéralisme et christianisme

Le Regard Libre N° 16 – Sébastien Oreiller

Libéralisme et christianisme. Le lien peut de prime abord paraître étonnant. Cette doctrine, d’abord philosophique puis politique et économique, est intrinsèquement liée dans l’inconscient collectif à l’idée même de recherche du bien-être économique, si ce n’est, plus récemment, à celle même de prédation économique à l’encontre des plus faibles. Comment le libéralisme donc, pourrait-il s’apparenter au christianisme, alors qu’il est plus difficile à un riche d’entrer au royaume des cieux qu’à un chameau de passer par le trou d’une aiguille ? Si les deux courants sont apparentés, c’est parce qu’ils trouvent tous deux leur fondement dans l’individu, avec certaines limites toutefois.

L’individu face à Dieu. Le chrétien est fils de Dieu ; en tant que tel, le Seigneur l’appelle et l’aime d’une relation particulière. On sort donc de l’idée païenne, et spécialement romaine, d’une religion de la place publique, où seuls comptent les sacrifices rendus aux autels et où la foi n’a aucune importance. Le christianisme est une religion du cœur. En ce qui concerne l’individu face à la communauté, la relation est plus trouble. D’un côté, le Christ, comme Socrate, est victime d’un tribunal légitime ; il remet en question la loi de Moïse. Mais il rejette ceux qui le voient comme le roi des Juifs, refuse la révolte et recommande de payer l’impôt à l’empereur. « Rendre à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu. » Une doctrine du respect des autorités qui tranche avec le libéralisme. De même Saint Paul prêchant aux esclaves l’obéissance à leur maître.

Le christianisme consacre donc la liberté de l’individu, mais aussi sa responsabilité par rapport à ses frères. « Qu’as-tu fait de ton frère ? » La liberté de l’individu n’est pas un égoïsme. Peut-être héritée de la pensée grecque, le chrétien a clairement une responsabilité par rapport à la communauté. Mais cette communauté est rarement celle des hommes, comme le rappelle la dichotomie rapidement introduite par Saint Augustin entre la cité de Dieu et celle du monde.

L’activité économique est source de débats. L’idée récurrente est que le chrétien doit porter du fruit ; de plus, comme dans la parabole des ouvriers de la onzième heure, le Christ affirme le droit de jouir de son bien comme on l’entend ; dans celle de l’économe infidèle, il conseille d’utiliser les richesses pour la bonne cause, même si ces richesses sont injustes. Mais il n’est pas question pour autant de se livrer à des activités économiques déviantes : les marchands du temple sont âprement fouettés pour leur rapacité. En bref, le chrétien peut acquérir des richesses mais ne peut pas en jouir ; tout cela a été longuement développé par Max Weber, plus spécialement pour le protestantisme. Partant de cette idée de responsabilité de l’individu par rapport à la communauté, il est patent que les optiques protestante et catholique diffèrent. En effet, tandis que la communauté ecclésiastique hiérarchisée disparaît dans le protestantisme au profit d’une société civile où il est plus facile d’utiliser sa fortune comme on le souhaite, le catholique, lui, garde une responsabilité avant tout par rapport à l’Eglise. Le libéralisme est donc un courant de tendance plutôt protestante, comme le montre d’ailleurs la séparation assez nette dans l’histoire de notre pays entre les conservateurs catholiques et les libéraux protestants. Tandis que les anglo-saxons, de culture protestante, agissent de manière presque indifférente par rapport à l’argent, le sujet reste tabou dans le catholicisme. Quand il fait fortune, le protestant thésaurise et utilise son argent comme il lui semble bon pour la communauté ; le catholique fera une aumône à sa paroisse, ou achètera une statue pour son église. Les pays latins sont donc plus dépensiers et ostentatoires, ce qui contribue peut-être à expliquer la différence de fortune entre les pays latins de l’Europe et les pays anglo-saxons et germaniques.

Le libéralisme partage donc avec le christianisme son souci de l’indépendance de l’individu et du respect de ses choix, tout en mettant en avant son rôle dans la communauté. Il est toutefois nécessaire de tracer une frontière nette entre ce que le libéralisme admet, au moins tacitement, et ce que le christianisme dénonce strictement : la prédation. Tandis que les effets parfois pervers de la mondialisation apparaissent souvent aux yeux des libéraux comme un mal nécessaire, sinon comme une expression de la volonté individuelle, le chrétien déplore les morts de la drogue, les femmes et les enfants qu’on réduit en esclavage pour assouvir des pulsions sexuelles. Et surtout, ce n’est pas en « permettant » qu’on résout le problème en effaçant la faute morale qui touche la population. Le chrétien se place toujours dans une optique de vérité et de recherche du juste, or il est évident que ce n’est pas en tolérant le vice que l’on résout le problème du vice, même si l’on peine à mettre les politiques en œuvre. L’argument selon lequel on devrait se priver de sanction morale sous prétexte que la prohibition n’a pas su porter ses fruits est irrecevable moralement. C’est la porte ouverte au relativisme et à la paresse politique. Les élus, qui agissent pour le bien du peuple doivent réfléchir à ce qu’ils lui mettent entre les mains, surtout quand il s’agit bien souvent des plus faibles et des plus démunis.

Ecrire à l’auteur : sebastien.oreiller@netplus.ch

Crédit photo : © Cath.ch

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