« La Particule Humaine », métaphore du chemin intérieur

Les mercredis du cinéma – Hélène Lavoyer

« Souffle ou blé ?
Blé. »

Dans les yeux de Semih Kaplanoğlu, la population future est enfermée dans l’enceinte de villes protégées de portails électromagnétiques calcinant ceux qui tenteraient d’en sortir – ou d’y entrer sans avoir été sélectionnés. L’agriculture est aux mains de laboratoires privés ne parvenant pas à comprendre pourquoi, ni comment, les cultures OGM – seules dont ils disposent – finissent par se détériorer et s’autodétruire. Erin Erol (Jean-Marc Barr), ingénieur en génétique et spécialiste des graines au service de la ville, peine à créer une semence qui permettrait de pérenniser les récoltes dans le temps.

Il entend alors parler de Cemil (Ermin Bravo), un ancien chercheur pour le même laboratoire, disparu au-delà du mur, entre les Terres Mortes et les Friches. A l’instant même où il découvre la théorie morale et éthique qui avait valu à son confrère son licenciement, Erin comprend que la communauté scientifique n’avait su accepter l’immense erreur commise par les sociétés industrielles. La particule « M », pourtant présente dans chacun des atomes de tout ce qui existe – l’homme, le roc, le vent, les sons les ondes les étoiles et l’eau – est selon lui absente des créations humaines ; elle est l’unique chose impossible à reproduire, la particule sans laquelle ni culture ni vie ne sont possibles.

Débute alors l’éprouvant voyage d’Erin par-delà les frontières de la ville. Poussé par une intuition inébranlable et l’espoir de restituer à la population une vie meilleure, il traverse aux côtés d’Andrei le mur brûlant qui l’avait jusqu’alors séparé des vallées polluées, des pluies acides et d’amoncellements de cadavres putréfiés. Andrei, il le quitte sur une plage, afin de suivre Cemil, pourtant réticent. A la recherche de graines saines, c’est lui-même qu’il trouvera en acceptant de remettre sa vie au creux paisible des mains du guide, ce dernier affichant un regard amusé et bienveillant à chaque œillade portée sur Erin. Harassé par les marches et un travail herculéen, sa détermination l’emmènera au-delà d’hostiles tentations, jusqu’à l’éveil de cette particule humaine.

« Souffle. »

Oppresser grâce aux sens

Plusieurs aspects permettent à ce film ambitieux de laisser une trace irréversible à l’esprit du spectateur. Bien qu’il semblerait que le but premier soit de sortir du format contemporain classique du film, c’est avant tout le public qui se voit extirpé de l’environnement visuel et sonore qu’il côtoie d’ordinaire.

En imposant un noir et blanc du début à la fin de l’histoire, le cadre habituel s’étiole pour laisser place à une angoisse ; alors même que la technologie nous permet tout, elle peut également être celle qui nous force au retour en arrière. Dans cette ambiance étrangère, même l’ouïe perd ses repères ; ni musique, ni chants, seuls les murmures de menaces technologiques ou environnementales, amenés par des ondes sonores menaçantes, un clapotis persévérant ou la chute de cailloux sous les pieds d’Erin.

Une métaphore derrière les remparts

Frappant de sincérité, gonflé d’une inquiétude ternie par l’espoir et la foi en l’humanité, le long-métrage porte un message philosophique et spirituel indéniable, beaucoup plus profond que la simple nécessité de prêter attention et soin à la nature.

Semih Kaplanoğlu va bien au-delà des schémas moralisateurs ou culpabilisants des films catastrophes ou apocalyptiques du cinéma hollywoodien ; imprégné de cette quête de sens, dont l’impulsion, comme souvent, est donnée par le détail dont personne ne se préoccupe – ici, la référence au travail de Cemil lors d’une réunion –, il s’agit d’une métaphore du chemin intérieur vers la spiritualité et la cohérence.

Des personnages pour un seul voyage

Une intuition grossit et perdure au cœur d’Erin, ce qui le pousse à entamer un voyage en dehors de sa zone de confort – la ville –, à l’intérieur de laquelle certaines choses lui sont autorisées et d’autres, interdites. A l’instar des êtres à la recherche de sens, le personnage doit éclater le cocon de croyances et de généralités dans lequel on l’a éduqué.

Au fur et à mesure du film, un doute s’installe : qui sont Andrei, Cemil, la passeuse ou l’enfant du désert ? Existent-ils réellement ? À l’instant même où la question investit notre esprit, nous comprenons que tous ces personnages ne sont que les guides et tentateurs d’Erin.

Dans les multiples chemins possibles pour entrer en contact avec cette particule qui fait de nous des Hommes pensants, unissant l’entièreté de la Création, les autres et les passions intérieures sont comme ces personnages : des possibilités d’écart ou de rapprochement vers l’étreinte et la compréhension de notre vie.

Ecrire à l’auteur : helene.lavoyer@leregardlibre.com

Crédit photo : © trigon-film.org

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