Les Editions Plumes d’Aujourd’hui « pour l’adulte que sera l’enfant d’aujourd’hui » – Rencontre avec Nathalie Jensen et Sophie Mastelinck

Le Regard Libre N° 38 – Loris S. Musumeci

La littérature de jeunesse, épisode 1/2

La première maison d’édition fribourgeoise pour la jeunesse, c’est ici ! Les Editions Plumes d’Aujourd’hui comptent déjà dans leur collection quatre ouvrages. Elles sont portées par Nathalie Jensen et Sophie Mastelinck, deux femmes passionnées et exigeantes en qualité. L’une est auteur, l’autre est éditrice. Leur collaboration promet encore de beaux livres à venir pour les petits et les grands.

Loris S. Musumeci : De quels horizons venez-vous respectivement pour avoir donné naissance aux Editions Plumes d’Aujourd’hui ?

Nathalie Jensen : Partie de Strasbourg pour regroupement familial, je suis arrivée à Fribourg il y a neuf ans de cela. Tout de suite, je suis tombée amoureuse de cette ville, et tout particulièrement de la Basse-Ville, qui est dotée d’un charme exceptionnel. Le temps semble y être suspendu. Par ailleurs, j’écrivais déjà, je me baladais de libraire en libraire. Là, il m’a fallu constater que la littérature de jeunesse n’y était que très peu présente. L’inspiration m’est alors venue de réaliser un livre pour enfants sur la ville de Fribourg. De fil en aiguille, après une discussion avec une libraire enthousiaste, j’ai sorti Marie et la Sorcière de la Sarine, qui a connu un beau succès. C’est une artiste-peintre locale, Maya Serafini, qui s’est chargée de l’illustrer avec des aquarelles.

Après ce succès, quelle suite vouliez-vous donner à votre maison d’édition ?

N. J. : Avec mon deuxième ouvrage, Pierre et l’Arbre à chagrin qui se passe lors de la fête de Saint-Nicolas, j’ai voulu continuer à mettre en avant un thème fribourgeois, tant j’ai considéré le lieu digne d’inspiration. Ensuite, nous avons produit un livre interactif numérique avec l’éditrice lausannoise de la maison uTopie, lequel projet m’a menée à un salon littéraire où j’ai rencontré Sophie, il y a une année et demie.

Qu’est-ce qui vous a menée à ce Salon, Sophie ?

Sophie Mastelinck : Je venais interviewer Camille Pousin des Editions uTopie pour la compagnie dans laquelle je travaillais. Je découvris Nathalie et coup de cœur pour son travail. Nous avons échangé nos cartes et nous nous sommes revues quelques semaines plus tard. L’affinité s’est imposée entre nous deux. L’édition m’intéressait aussi puisque j’ai travaillé de nombreuses années pour Gallimard Jeunesse, puis pour la section tourisme de l’éditeur.

Nathalie et Sophie, c’est en somme la rencontre d’un auteur et d’une éditrice.

S. M. : Justement, c’est notre complémentarité qui nous a assuré que nous devions collaborer. Dès lors, nous avons décidé de développer un site Internet, une identité visuelle et de publier du nouveau venant aussi d’autres écrivains.

Ainsi, vous avez sorti Amélie Colère d’Amélie Wauthier.

S. M. : Oui, en même temps que La Petite Ondine du Lac de Nathalie avec Sylvie Bleeckx à l’illustration.

Pourtant, l’ouvrage d’Amélie ne ressemble pas vraiment aux trois premiers ouvrages de l’édition d’un point de vue stylistique.

N. J. : Nous voulions apporter une veine plus pédagogique à notre collection, dans un style qui se différencie effectivement de mes contes, même au niveau des dessins. De toute façon, Amélie Colère nous avait totalement séduites à peine nous l’avions découvert.

2 - © Dessin d'Amélie Wauthier pour Le Regard Libre
Dessin : © Amélie Wauthier pour Le Regard Libre

Outre l’aspect pédagogique, en quoi est-il important d’offrir à la jeunesse une littérature de qualité ?

N. J. : Le livre de jeunesse est un objet de transmission. En plus, il permet d’éveiller le sentiment artistique de l’enfant. Les images sensibilisent aussi à la technique utilisée : l’aquarelle ou le crayon, concernant nos albums. On donne ainsi aux plus petits l’opportunité de s’inscrire dans une tradition artistique.

Tous ces éléments ne touchent pas que les enfants.

S. M. : De ce fait, les parents et l’entourage de l’enfant reçoivent aussi quelque chose avec le livre de jeunesse.

N. J. : On peut même dire que les livres dits « pour enfants » sont intergénérationnels.

Toucher les enfants, est-ce le but ; et atteindre les parents, une conséquence ?

N. J. : Plus simplement, lorsque, pour ma part, je réalise un ouvrage, je m’adresse aux enfants, mais aussi à l’enfant qui demeure en chacun.

S. M. : J’ajouterais que nous visons aussi l’adulte que sera l’enfant d’aujourd’hui. Si ce dernier est imprégné de belles choses, il grandira avec cette force, qu’il retransmettra ensuite à ses propres enfants.

Même si le livre de jeunesse peut parler à tout un chacun, quelle est la tranche d’âge la plus propre à cette littérature ?

S. M. : Comme vous le dites, si nous nous limitons aux enfants, il se trouve qu’à chaque âge on peut puiser du sens dans le texte comme l’illustration. Il n’y a donc pas de tranche d’âge à définir précisément. L’enfant qui ne sait pas encore lire se plonge dans l’image en inventant son histoire. 

N. J. : Et celui qui sait lire commente le texte en voyageant à travers l’image.  

S. M. : De plus, je me souviens d’avoir raconté des histoires à mes enfants quand ils ne savaient pas encore lire, et une fois qu’ils ont appris à lire, l’histoire en question prenait encore un autre sens à partir du souvenir qu’ils en avaient conservé.

Misez-vous beaucoup sur l’intelligence des enfants ?

S. M. : Totalement !

N. J. : Nous avons une confiance absolue en leur capacité de réceptivité. Ils interprètent, imaginent, prolongent et s’approprient des livres avec la plus grande des intelligence. C’est pourquoi la littérature de jeunesse est aussi un parcours initiatique. En confrontant l’intelligence de l’enfant à des histoires comportant l’épreuve et la difficulté, celui-ci apprend la vie. Il apprend à l’affronter dans ses joies comme dans ses peines.

Vous osez en effet aborder des thématiques graves dans vos ouvrages, Nathalie.

N. J. : Pierre et l’Arbre à chagrin traite du chagrin, mais du deuil d’abord car le père de Pierre meurt. Quand j’avais décidé d’écrire sur ce thème, certaines personnes considéraient le geste comme fort audacieux. Et je me suis rendu compte que c’était davantage les adultes qui étaient mal à l’aise face au deuil dans un livre de jeunesse que les enfants eux-mêmes. J’ai été d’ailleurs amenée à parler à une classe de primaire de l’histoire du petit Pierre, et les élèves étaient très ouverts ; c’était aussi une occasion d’ouvrir la discussion sur le deuil avec eux. En mettant des mots sur les événements tragiques, les enfants réussissent à poser l’angoisse à distance.

Au bout de cette balade à travers la littérature de jeunesse en votre compagnie, je me demande, en croyant connaître la réponse, si vous avez gardé votre âme d’enfant.

N. J. : Complètement : une âme d’enfant dans un corps d’adulte !

S. M. : Votre question me fait penser à l’illustrateur d’un album que nous publierons prochainement. Il dit que pour créer, il doit conserver ses sensations d’enfance, de l’odorat au toucher. Cela en dit long sur la littérature de jeunesse ! Et même, je me demande si l’on est encore capable de créer quoi que ce soit dans le cas où l’on perdrait le lien aux sensations et souvenirs de l’enfance. La créativité puise sa puissance dans l’enfant qui reste en soi ; l’enfant qui reste en soi permet d’être soi-même.

Merci à vous deux pour vos propos remplis de confiance, de fraîcheur et de profondeur.

Ecrire à l’auteur : loris.musumeci@leregardlibre.com

Crédit photo : © Loris S. Musumeci pour Le Regard Libre

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