« BlacKkKlansman » : l’art comme arme

Les mercredis du cinéma – Virginia Eufemi

Le spectateur de BlacKkKlansman : j’ai infiltré le Ku Klux Klan quitte la salle de cinéma avec la sensation particulière de n’avoir pas uniquement assisté à la projection d’un film, mais d’avoir participé à un événement qui risque de marquer l’histoire du cinéma. Nous avons donc le sentiment qu’il serait judicieux d’analyser la dernière œuvre de Spike Lee sous deux angles, l’un plus formel et l’autre en appréhendant BlacKkKlansman en tant qu’objet socio-politique engagé.

L’objet artistique

Du point de vue formel et technique, BlacKkKlansman est un sans-faute. Le casting est excellent, le récit est rythmé, la photographie soignée, la musique marquante, le scénario intelligent et pertinent. Ce long-métrage est une adaptation du livre éponyme de Ron Stallworth, où il relate son improbable histoire, celle du premier policier afro-américain de Colorado Springs et de son enquête inédite. Nous sommes à la fin des années septante, dans l’Amérique post-guerre du Vietnam, et Ron Stallworth, épaulé par son collègue juif Flip Zimmerman (Adam Driver), infiltre le Ku Klux Klan.

Au niveau du scénario, la narration linéaire nous plonge dans un récit qui respecte tous les codes de la comédie policière : duo de flics sympathique, enquête à suspens, happy ending. L’humour est dosé avec parcimonie ; le spectateur rit souvent jaune, car la thématique traitée n’est pas des plus légères. Les « frères et sœurs » de l’Association des étudiants noirs du Colorado se réunissent afin de lutter pour leurs droits, tandis que la section locale du Ku Klux Klan organise des attaques armées.

Les tons sont ternes. Des images nous marquent : les vues aériennes de la nature sauvage du Colorado et les magnifiques visages des étudiants absorbés lors d’un meeting qui se détachent et flottent sur un fond noir. Cette suspension de l’espace-temps les universalise, les sublime. Spike Lee collabore pour l’énième fois avec Terence Blanchard pour la musique et il fait bien : la mélodie aux allures de polar que nous retrouvons dans Inside Man (2006) accentue le côté policier de l’enquête. La performance de John David Washington dépasse grandement celles de son père Denzel Washington pour sa fraîcheur et son brio.

Le réalisateur joue avec l’ambiance seventies grâce aux split-screens et aux titres rappelant la tradition de films de blacksploitation. Mais BlacKkKlansman n’est pas un hommage à la blacksploitation, car il est beaucoup plus nuancé ; point de clichés, de stéréotypes, mais la finesse du combat anti-raciste. Petite perle : l’ouverture en 4/3 sur une scène du film Autant en emporte le vent (1939) avec le drapeau sudiste flottant au vent, écho évident aux scènes de la fin du film que nous vous laisserons découvrir. Spike Lee signe avec ce long-métrage une œuvre remarquable du point de vue artistique en nous montrant sa maîtrise complète de l’objet cinématographique.

L’objet socio-politique

Mais BlacKkKlansman n’est pas qu’un film. C’est un pamphlet, un manifeste ; c’est une œuvre engagée. De multiples réalisateurs tentent d’infiltrer des pseudo-critiques de la société ou de la politique américaine dans leurs longs-métrages, mais ces tentatives s’avèrent souvent très superficielles. Spike Lee propose un autre objet et arrive à faire pâlir les proliférations de termes orduriers tels que « nigger » sensées faire réfléchir au racisme dans les films de Quentin Tarantino (d’habitude ô combien apprécié par l’auteur de ce papier). Spike Lee est définitivement un cran au-dessus et tel un père, il semble montrer l’exemple d’une critique élégante mais non moins puissante du racisme et des dérives politiques.

L’auteur du plus virulent Malcolm X (1992) semble avoir compris que le suprémacisme noir n’est pas la réponse à celui des blancs et rejoint le camp plus mesuré d’un Martin Luther King. Il aurait été simple et simpliste de dépeindre les policiers blancs tels de méchants racistes et les étudiants noirs comme des gentils. Tout en dénonçant les violences des premiers sur les derniers – d’une brûlante actualité – il ne se limite pas à cela et dresse un portrait complexe et non manichéen du peuple américain. Spike Lee prône l’égalité avec l’élégance propre à l’art.

La place de la femme est également intéressante dans ce film : les jeunes étudiantes afro-américaines occupent des postes élevés au sein des mouvements anti-racistes, tandis que les femmes des membres du Ku Klux Klan préparent des gâteaux, rêvant de pouvoir occuper une place de choix dans le combat que mènent leurs maris. Ouvertement anti-Trump, BlacKkKlansman résonne en 2018 et attaque avec intelligence le président américain. Et dans un pays où le port d’armes provoque de vifs débats, Spike Lee brandit la sienne : le cinéma.

Ecrire à l’auteur : virginia.eufemi@leregardlibre.com

Dans notre édition papier d’octobre : l’article contradictoire de notre rédacteur en chef Jonas Follonier sur la dimension politique du film. Pré-commandez dès maintenant un exemplaire de cette édition.

Crédit photo : © Universal Pictures

Laisser un commentaire