Morgoran, le Bob Dylan suisse romand

Le Regard Libre N° 41 – Jonas Follonier

Si vous êtes auditeurs de la radio Option Musique, alors vous devez souvent entendre l’une ou l’autre de ses chansons. Morgan Léchot, alias Morgoran, est un auteur-compositeur-interprète neuchâtelois représentatif de la nouvelle vague folk de la chanson française. Rencontre avec un jeune artiste prometteur.

Jonas Follonier : Vous alliez folk et chanson française. Quelles sont vos références pour chacun de ces deux genres ?

Morgoran : J’ai toujours aimé ce qui est acoustique, c’est ça qui m’a mené vers la folk. Il y a d’abord des artistes cultes tels que Bob Dylan ou les Eagles. Par la suite, je suis tombé un peu par hasard sur le songwriter américain Townes Van Zandt, qui se situe entre la folk et la country. A partir de lui, j’ai découvert toute une gamme d’autres chanteurs se situant dans le même univers musical, qui sont assez loin du cliché que l’on peut avoir de la country en Europe. Il y a aussi Leonard Cohen que j’adore. Du côté francophone, je me suis beaucoup imprégné des chanteurs Raphaël et Damien Saez ainsi que du groupe Noir Désir. J’écoute également avec beaucoup de plaisir Léo Ferré, Jean Ferrat, Georges Brassens ou, plus récemment, Barbara. Il s’agit d’artistes que je ne connais de loin pas par cœur, mais dont certaines chansons m’ont suffisamment marqué pour que mon imaginaire artistique s’en inspire. 

Y a-t-il aussi dans vos influences des artistes qui allient déjà la folk et la chanson française ? 

Grâce à Townes Van Zandt, justement, j’ai découvert un chanteur français qui s’appelle Baptiste W. Hamon et qui est relativement jeune. Il est justement habité aussi bien par toute la tradition de la folk américaine que par celle de la chanson française. C’est le mélange des deux qui m’a tout de suite plu et m’a conforté dans l’idée que l’on pouvait aller dans ce sens-là. Les chanteuses françaises Alma Forrer et Pomme font aussi partie de cet univers inspirant. Il y en a beaucoup d’autres dans les générations d’avant, comme Hugues Aufray ou Francis Cabrel.

Bob Dylan, tout le monde s’accorde à le dire, est celui qui a popularisé le folk rock. Mais cet artiste est complexe et en perpétuel changement. Lesquelles de ses chansons écoutez-vous ?

Il y a effectivement beaucoup de Bob Dylan. Celui que je préfère est le Bob Dylan du début, guitare-voix, le Dylan des années soixante. Son troisième album, The Times They Are a-Changin’, est absolument sublime, autant au niveau des paroles ou de la voix que de la musique ou de l’atmosphère générale. C’est sans doute mon préféré. C’est avec ce chef-d’œuvre que Bob Dylan a créé Bob Dylan, en quelque sorte. Après, il reste que chacune de ses périodes est intéressante, parce que toutes sont très différentes entre elles. La deuxième trilogie contenant ses premiers albums rock est magnifique, Blood on the Tracks (1975) tout autant, de même que Desire (1976), contenant la chanson One More Cup Of Coffee, que j’adore.

Je vous ai d’ailleurs vu l’interpréter dans une très belle version avec votre père, Bernard Léchot, à Lausanne en avril dernier. Votre admiration pour Bob Dylan s’étend-elle même sur ses dernières créations, décriées par certains ?

Oui. C’est moins folk, mais ça reste très américain. Le son est toujours autant chaud, même s’il est actuellement plus influencé par le blues et le jazz. Je l’ai vu à Zurich récemment et en effet, ça n’a plus rien à voir avec le Bob Dylan des débuts, mais la qualité reste profondément bonne. Il a fait le choix de faire ce qu’il avait envie de faire, et c’est d’un côté ce qu’on attend de ce genre de personnes.

Vous avez sorti votre EP (ndlr : extended play, format musical entre le single et l’album) Esquisse il y a un peu plus d’un an. J’imagine que de nouveaux projets sont en cours ?

Dans ma tête, en tout cas. En revanche, je ne sais pas encore si j’ai envie de sortir un album ou à nouveau un EP. Esquisse est fondamentalement une auto-production, avec l’aide de mon père qui fait beaucoup de musique, ce qui m’a donc permis de faire les choses bien, avec du matériel professionnel. J’ai enregistré pratiquement tous les instruments seul, à l’exception de la basse jouée par ma sœur et de guitares jouées par mon père et Michel Bertarionne sur certains morceaux. Sans oublier ma copine et Jikaëlle qui font des chœurs sur quelques titres. Je suis donc encore en réflexion pour savoir si je continue avec la même forme et la même formation ou non. En tout cas, des chansons sont prêtes.

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L’auteur-compositeur-interprète Morgan Léchot, alias Morgoran 

Restera-t-on sur du folk ou vous aventurerez-vous vers quelque chose de plus rock ?

Ce sera du folk mais avec davantage d’influence country. J’ai abondamment écouté ce genre de musique ces derniers temps et je crois qu’on peut faire des choses magnifiques dans la country sans être dans le cliché du républicain conservateur. J’aime bien le mélange de cette veine avec la folk.

Pourquoi avoir choisi le format de l’EP pour débuter votre parcours musical public ?

C’est avant tout une raison pratique : c’est plus court. C’est aussi une manière d’aboutir à un produit fini sérieux, comme un album, mais qui reste une sorte de carte de visite. Il n’y a pas la pression du premier album. L’EP permet de concentrer ses efforts sur quelques chansons et d’en être pleinement satisfait. C’est une esquisse, d’où aussi le titre.

Pouvez-vous nous décrire votre collaboration musicale avec votre père ?

Mon père intervient au niveau de la production, car je compose moi-même les paroles et la musique de mes chansons. La musique a commencé avec lui, quand j’avais treize ans. C’est mon père qui a commencé à m’apprendre la guitare, ma culture musicale vient en partie de lui. J’ai eu la volonté à un moment donné de faire des choses indépendamment, d’essayer par moi-même. J’ai donc fait partie d’un groupe, puis de deux duos, avant d’arriver à mon statut actuel d’auteur-compositeur-interprète. Ces étapes m’ont permis de me chercher de mon côté pour ensuite me retrouver avec mon père. C’était agréable de réaliser cet EP avec lui, de compter sur son expérience et d’échanger là-dessus.

Vous assumez un style très mélancolique, que d’aucuns qualifient parfois de mou. Que leur répondez-vous ?

La musique calme m’a toujours fasciné, ce qui ne m’empêche pas d’aimer des morceaux plus rock ou énergiques. J’aime quand il y a un texte et une musique qui se mélangent avec tout de même les paroles qui sont mises en avant, qu’on puisse les écouter. C’est une affaire d’affinité personnelle et après avoir fait un peu de rock avec mon groupe, j’ai l’impression que l’acoustique me convient mieux.

Cette musique mélancolique que vous affectionnez est-elle en lien aussi avec les thèmes que vous abordez dans vos chansons ?

J’ai commencé à écrire quand je me trouvais dans des moments tristes. Il y a également beaucoup de chansons terriblement tristes qui m’ont marqué à jamais. Après, j’ai découvert aussi qu’on pouvait être plus nuancé dans l’expression de cette tristesse ou de cette mélancolie. Damien Saez, que j’écoute beaucoup, me paraît parfois trop direct par exemple. Les auteurs-compositeurs-interprètes américains, notamment, nous apprennent que l’on peut être plus subtil : on peut typiquement raconter une histoire plutôt que de pointer ses sentiments personnels. En suivant leur lignée, je ne traite ni de la déprime, ni du bonheur, mais d’une sorte d’entre-deux.

La nature est autant présente que la mélancolie dans votre EP. 

Tout à fait. Depuis un certain nombre d’années, j’ai une sorte de fascination pour la nature. Même si je ne vais pas marcher en forêt tous les weekends, la nature fonde mon imaginaire. Je me suis rendu dans les déserts américain, espagnol et marocain ; ces voyages m’ont beaucoup marqué. J’ai aussi retrouvé cette dimension dans la littérature américaine ou chez Albert Camus.

Vous avez donné toute une série de concerts depuis le vernissage de votre EP au Salon du Bleu Café le 9 juin 2017. Vous venez d’en donner un à Paris. Est-ce une ville qui vous attire ?

Oui, absolument. Je collabore régulièrement avec l’artiste parisienne Jikaëlle, qui se situe elle aussi dans le sillage folk. Paris est également une ville qu’adore mon père, il y a vécu d’ailleurs un certain temps, et nous nous y rendons assez fréquemment. J’ai un ami qui habite là-bas également. Il y a quelque chose de fort à Paris pour la musique et les arts en général. C’était donc un plaisir d’aller jouer dans cette ville, même si la Suisse romande reste importante pour moi.

Parmi les cinq chansons de votre EP, y en a-t-il certaines que vous aimez particulièrement interpréter sur scène ?

Tout ça évolue beaucoup. Derrière la pluie, par exemple, était ma favorite au moment où j’ai réalisé l’EP. Pourtant, ça fait un petit moment maintenant que je ne la joue plus sur scène. Je pense que c’est dû en partie au fait qu’en composant de nouvelles chansons, c’est celles-là qu’on va préférer aux autres. Vent sans frontière me paraît quand même sortir du lot par le mélange des genres qui la caractérise, et elle me rappelle toute une histoire personnelle.

Dans les retours du public, est-ce qu’il y a des chansons qui ressortent souvent ?

Sur le quai et Là où je vais le ciel est gris sont fréquemment mentionnées, même si ça varie aussi beaucoup. Pleine lune est une nouvelle venue qui est aussi bien appréciée.

Qu’écoutez-vous au quotidien, plutôt ce qui sortait à l’âge d’or du folk, ou du folk actuel ?

C’est un doux mélange. J’écoute beaucoup des gens comme Guy Clark, par exemple, artiste country, mais aussi des chanteurs contemporains qui s’inscrivent dans cet héritage, à l’instar de Robert Francis. Il s’agit de quelqu’un qui a beaucoup d’importance à mes yeux et qui se laisse influencer aussi bien par la country que par la folk ou le rock.

Etes-vous positif pour l’avenir de la musique ?

Je suis assez positif, oui. Beaucoup de belles choses se font actuellement chez les « petits ». Ce qui est particulier, c’est qu’on n’a plus un grand genre musical qui réunit tout le monde, ni de grandes stars qui font l’unanimité. Notre période musicale est fragmentaire. Le problème, c’est qu’il est difficile de vivre de la musique, ce qui a un impact sur certaines personnes qui font des morceaux de qualité mais qui se découragent. Après, bien sûr, on peut se poser des questions sur ce qu’écoutent certains jeunes (rires).

Ecrire à l’auteur : jonas.follonier@leregardlibre.com

Crédits photos : © Loris S. Musumeci pour Le Regard Libre

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