«Dogman»: une vie de chien dans toute sa splendeur cinématographique

Les mercredis du cinéma – Loris S. Musumeci

«Casse-toi, espèce de lâche!»

A coups de «Bravo, amore», Marcello, dit Marcè, lave, masse, soigne, nourrit et promène les chiens qui lui sont confiés. Son modeste cabinet, le Dogman, marche plutôt bien, même si la banlieue du Latium où il se situe laisse plutôt penser qu’on devrait davantage songer à s’occuper des êtres humains que des chiens. Marcello a aussi une fille, qu’il adore. En somme, les deux amours de sa vie sont les chiens et sa fille. Et puis, il a encore quelques bons amis dans le quartier, avec lesquels il discute de tout et de rien, et partage de généreuses spaghettate sur la terrasse du seul restaurant du coin.

Dans ses fréquentations, rôde aussi un certain Simone. Une brute pur-sang. Un colosse de violence au nez bossu par l’habitude des coups. Il tape sur tout ce qui bouge quand ses nerfs sont à bout; et ses nerfs sont toujours à bout. Pourtant, il semble y avoir une certaine affection entre lui et Marcello. Ce qui les lie: la cocaïne. Les deux s’en procurent et se la partagent. De temps en temps, il sortent voir des filles. Et si le cœur leur en dit – surtout à Simone – ils s’organisent un petit cambriolage vite fait bien fait. Mais ce cercle vicieux ne peut plus durer, surtout quand Simone commence à devenir violent également avec celui qu’il appelle son ami, et qu’il le pousse à commettre l’irréparable.

Les choix stylistiques

Le bruit. Le choc. Un chien robuste et agressif grogne et aboie contre Marcello qui lui donne son bain. Sa gueule est filmée en gros plan. Telle est la scène d’ouverture de Dogman, réalisé par l’Italien Matteo Garrone. Elle annonce d’ores et déjà les choix stylistiques du film. En effet, celui-ci se caractérise avant tout par une caméra à l’épaule quasiment constante, toujours instable. En outre, elle adhère au gros plan qui la rend encore plus mouvante et confuse. Cela amène même certains plans étonnants, mais non moins réussis, qui filment les personnages, surtout Simone le colosse, en leur coupant une partie ou la totalité de la tête. Marcello lui aussi est parfois coupé à hauteur du nez ou de la bouche comme pour montrer une diminution du personnage, souffre-douleur par excellence.

Toujours du côté de la photographie, on constate des variations de couleurs qui suivent et accompagnent véritablement la trame. Plutôt dans des tonalités obscures, les images traduisent la solitude et la vie sinistre que mène le protagoniste principal dans son cabinet ou dans son appartement. Elles s’éclairent à l’extérieur, mais là c’est la couleur du décor qui vient contrebalancer la lumière du soleil pour rappeler le film à la tragédie qu’il est.

La plage est effectivement maussade, et le quartier laisse penser à des ruines de guerre. La tôle et la pierre cassée sont omniprésentes. Les bâtiments sont peints en rouge pâle ou en vert pâle. La lumière tient cependant quelques instants de gloire absolue, qui, eux, ne sont en rien contrebalancés. Il s’agit des moments où Marcello est en présence de sa fille. La petite, aussi passionnée par les chiens que son père, porte, avec ses yeux d’anges et ses cheveux d’un roux clair, la lumière où qu’elle soit. Jusque dans le cabinet, lorsqu’elle aide papa à couper les poils d’un chien. Jusque dans l’appartement, toujours obscur, où elle amène la lumière par la présence d’un ordinateur pour rêver à des destinations de vacances paradisiaques.

Père et fille

Ils rêvent des Maldives, en amoureux de la plongée sous-marine qu’ils sont. Ils partagent peu de temps ensemble, mais lorsqu’elle est avec lui, la joie le comble, jusqu’à le changer physiquement. Quand ils sont sous l’eau, pour explorer les poissons, la lumière transperce le bleu foncé des profondeurs, justement parce qu’ils sont ensemble. La relation entre Marcello et sa fille fait penser à celle entre Guido et son fils Giosuè dans La vie est belle de Roberto Benigni.  Quand les menaces grondent ou quand le mal est déjà subi, Marcello, comme l’aurait fait un Guido, cache ses blessures derrière un sourire large jusqu’aux oreilles et des lunettes de soleil qui couvrent le plus possible le visage.

La relation entre père et fille est déjà un élément de la veine psychologique et sociale du film. Se pose en plus la question de la manipulation des plus faibles dans la société, mais encore la pression sociale qui peut aller jusqu’au bannissement. La trahison dans l’amitié, la peur qui prend le dessus sur tout. Et la violence: des poings et du sang qui n’arrêtent plus. Tous ces thèmes sont traités dans le film et pour eux-mêmes et à l’aune du problème de la cocaïne. Autre thématique, qui se détache un peu plus des autres: le rapport entre le chien et l’homme.

Dogman ne disserte pas là-dessus mais expose de manière légère et agréable l’amitié authentique qu’il peut y avoir entre le chien et l’homme. Pour éviter la naïveté, il faut ajouter qu’en plus de l’amitié – ou presque la maternité – que vit Marcello avec ses chiens, on montre que le chien peut sauver, aimer, comme il peut détruire et tuer. La scène d’ouverture donne cette impression, même si, somme toute, le film aura été violent sans jamais pourtant y inclure une violence commise par un animal. Peut-être même, qu’en fait, le chien agressif du début est une métaphore de la violence et du retournement qui peut s’opérer chez les personnes. Une chose est néanmoins certaine, le film pose de vraies questions et pousse réellement le spectateur à la réflexion.

Un pauvre type

Le personnage de Marcello, en protagoniste principal, fait converger vers lui les problèmes de société et la complexité psychologique évoqués. Marcello est un idiot. Un pauvre type. Voire un clown. Il est ce type de personnage toujours et sans cesse voué à perdre. C’est cela qui le rend vraiment attachant, sympathique et émouvant. Et Marcello a un corps et un visage, qu’il doit à l’excellent acteur Marcello Fonte. L’acteur correspond bien au Marcello dont l’histoire est racontée parce qu’il est frêle et petit. Aussi basique que cela puisse paraître, c’est déjà un premier critère qui permet d’avancer dans la confirmation que Marcello Fonte a été l’homme de la situation.

Plus important encore, il y a le visage de l’acteur. Sans doute, la tête et le visage en disent plus long que la tenue vestimentaire, ou la cadre résidentiel du personnage. Oui, Marcello a une tête de perdant. Son visage est tragique. Il porte en ses traits la souffrance du monde et son oppression. La comparaison peut paraître loufoque, mais Marcello a un petit air de Jacques Brel qui chanterait Ces gens-là ou Pierre Bachelet qui interprèterait Marionnettiste. Ces deux chanteurs ont un je-ne-sais-quoi du pauvre type dans leur visage. Et c’est ce qui fait d’ailleurs leur beauté tragique, comme pour Marcello.

La ressemblance avec l’acteur Adrien Brody, qui joue le personnage principal dans Le Pianiste de Roman Polanski, est mille fois plus flagrante. De plus, les deux personnages connaissent une dégénérescence physique qui les transforme. Pour celui du Pianiste, les altérations et l’errance le font de plus en plus ressembler à un rat; pour celui de Dogman, c’est la bave, la respiration agitée, la soumission et la fierté du butin qui le rendent chien.

Marcello Fonte a gagné le prix de la meilleure interprétation masculine au Festival de Cannes, et c’est très mérité. Outre le physique, il y a dans son langage, sa voix et sa manière de parler, quelque chose qui le rend encore plus naïf et innocent, et qui fait donc de lui une figure encore plus bouleversante. Dogman fait enfin un grand bien au cinéma italien; il montre qu’avec l’immense héritage du cinéma transalpin – notamment le néoréalisme – il est toujours possible et même nécessaire de faire du grand cinéma. Dogman, qui met en scène une vie de chien dans toute sa splendeur cinématographique, est, sans conteste, un chef-d’œuvre.

«J’ai changé; maintenant tu dois me respecter.»

Ecrire à l’auteur : loris.musumeci@leregardlibre.com

Crédit photo : © Xenix Films

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