«Monsieur»: quand Cendrillon porte un sari et un rêve

Les mercredis du cinéma – Hélène Lavoyer

Un plan large sur une jeune femme dans une pièce dont la faible luminosité contraste avec l’éclat présent au-dehors. Silencieusement, nous la suivons jusqu’à l’extérieur et découvrons un village de campagne, en Inde. Les couleurs sont terre et sable, l’orange, le bleu et l’argenté des saris sautent aux yeux et on entend les bruits de nature et des éclats de voix. La jeune femme, Rajna, dit au revoir à sa grand-mère et à sa sœur avant de s’installer à l’arrière d’une moto et de commencer son retour à Bombay. Son visage n’affiche ni joie ni tristesse mais plutôt une résignation.

Une fois arrivée à destination, son origine modeste détonne avec l’appartement luxueux au sommet d’un gratte-ciel qu’elle pénètre et où elle commence par faire de l’ordre, le tintement de ses bracelets pour seul décor sonore. Plus tard, alors qu’elle s’est assoupie en lisant un magazine, Aschwin entre. Précipitamment, elle se lève. L’homme à l’allure soignée apparaît tout de suite chamboulé, abattu. Après une hésitation, Rajna se retire sans mot dire et sans lui apporter le dîner qu’elle lui avait préparé.

Les scènes se succèdent et pour Rajna, le quotidien est fait de deux choses: son travail de servante au service d’Aschwin, un riche dont le mariage vient d’être annulé et qui se remet petit à petit de cette épreuve, et son rêve de devenir couturière. Alors que le jeune homme est au plus bas, la présence de Rajna est un soutien; et sa détermination dans toutes les choses qu’elle entreprend afin de parvenir à ses fins en font une femme véritablement brave, comme il le lui dira. Un baiser entre eux viendra bousculer leurs vies.

«Peut importe ce que vous pensez… ou ressentez. Je serai toujours votre servante.»

Une société de castes

En Inde, il est courant que les membres de certaines basses castes soient engagés au service de riches Indiens, la plupart du temps issus de castes aisées. Parfois, ce travail permet de commencer des études, une formation ou d’aider financièrement la famille du serviteur, mais c’est à double tranchant puisqu’il entretient aussi une division de la société extrêmement rigide et normée. Avec Monsieur, ce système qui réduit la mobilité sociale à un rêve difficilement atteignable est remis en question.

Comme souvent, l’histoire d’amour est la possibilité de passer toutes les frontières, de réaliser les plus grandes choses. Mais Rohena Gera n’a pas usé de la recette à l’eau de rose, qui aurait préconisé que sa Cendrillon des temps modernes se sorte de sa pauvre situation grâce à un prince tombé sous son charme malgré ses haillons. Rajna a du caractère, et surtout une ambition qui ne se résume pas au mariage et, tout généreux qu’il soit et amoureux qu’il devienne, ne se positionne jamais en sauveur et laisse à Rajna la liberté de se sentir humiliée par son comportement.

«Ta mère ne s’assiérait même pas à la même table qu’elle. Si tu aimes vraiment cette fille, laisse-la tranquille.»

Parce que le film a été projeté en version originale, le spectateur peut remarquer les différents registres de langue utilisés lors des échanges entre les personnages. Les riches, souvent, n’accordent pas même un regard à leurs employés, mais Rajna et Aschwin mélangent hindi et anglais lors des échanges, alors que ceux des riches entre eux se font majoritairement en anglais. Rajna en revanche, lorsqu’elle discute avec le gardien de l’immeuble, son amie servante ou les marchands de tissu, discute uniquement en un hindi ponctué de quelques mots d’anglais.

Le contraste entre deux vies et celui entre deux mondes

Dans l’image et sur la bande-son, les clivages entre le rural et l’urbain, la pauvreté et la richesse, sont bien exprimés; alors que son lieu d’origine est presque tu, la ville est très présente. D’abord par le son, avec l’incessant ronronnement de moteurs divers et la symphonie de klaxons qui caractérisent les lieux super-urbains d’Inde comme New Delhi. Ensuite par l’image qui propose un Bombay que l’on surplombe, depuis l’intérieur de l’appartement ou la hauteur du toit-terrasse de l’immeuble et une autre que l’on découvre grâce à ses rues bruyantes et colorées, très peuplée.

Le thème de la pauvreté est traité avec honnêteté mais n’est pas fait pour qu’on prenne en pitié l’une ou l’autre de ces situations. Le spectateur comprend vite la fierté qui anime Rajna mais également que «c’est comme ça»; il y a comme une impossibilité de changer les choses – ce qui est réaffirmé par les dures injonctions du père d’Aschwin lorsque ce dernier lui confie son amour pour Rajna – alors il faut les accepter et tirer son épingle du jeu autrement, ce que fait Rajna en entreprenant ses études de couture.

Le début du film, qui relate en images son petit périple de la campagne à la ville offre une magnifique transition et fait sentir au spectateur que quelque chose s’opère là. Durant toute la projection, la musique sert de lien entre les deux et les sons traditionnels partagent la bande originale avec des musiques contemporaines, plus rythmées et électroniques. Les dialogues sont soignés et donnent l’impression d’approcher la réalité de l’histoire qui nous est contée.

La réalisatrice nous offre de beaux mouvements de caméra, notamment des travellings qui passent du salon où se tient Aschwin jusqu’à la cuisine que Rajna occupe la plupart du temps lorsqu’elle est dans cet appartement. Les deux apparaissent alors si proches, alors que tout un monde les sépare. La ville y est toujours l’arrière-plan d’Aschwin, et l’intérieur celui de Rajna. Cette différence représentant Rajna et Aschwin, elle a été beaucoup utilisée par Rohena Gera.

Une belle histoire de Cendrillon

Monsieur, un titre sobre pour cette nouvelle interprétation du conte de Cendrillon, qui propose de rencontrer une servante complète, qui vit. C’est elle qui est au centre de l’histoire, elle qui révèle comment les stigmates de la société peuvent peser sur une vie et dans la psychologie d’un individu. Rajna refuse de se voir humiliée par une relation avec lui (dans leurs deux mondes confondus), quoique son cœur saurait lui rendre son amour, comme on le voit sur l’ultime scène qui les réunit sur le toit de l’immeuble, mais pas de la façon dont on le pense.

Il s’agit d’un film au scénario, à l’image et au message soignés, forts et convaincants. La fin laisse par ailleurs la porte ouverte à l’imaginaire du spectateur, qui prend ainsi part à la construction de l’histoire. Quoi qu’il en soit, il trouvera son bonheur dans une histoire impossible mais qui aura fait grandir les deux personnages, leur offrant la possibilité de rester toujours fidèles à eux-mêmes et à leurs rêves. A coup sûr, il voyagera également dans les rues de Bombay et dans une partie de la culture indienne.

«Rajna?

– …

– Aschwin?»

Ecrire à l’auteur: helene.lavoyer@leregardlibre.com

Crédit photo: © Xenix Films

MONSIEUR
Inde, 2018
Réalisation: Rohena Gera
Scénario: Rohena Gera
Interprétation: Tillotama Shome, Vivek Gomber, Geetanjali Kulkarni
Production: Inkpot Films
Distribution: Xenix Film
Durée: 1h38
Sortie: 9 janvier 2019
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