«Simili-love», la quête d’un homme

Les bouquins du mardi – Ivan Garcia

Dans un monde – à quelques années près – de notre quotidien, contrôlé par une multinationale gargantuesque, Maxime, scénariste de séries télévisées désenchanté et aliéné, vit une idylle avec Jane, une androïde. A travers cette romance à doses de Simili-love, le protagoniste finit par avancer, à la recherche de son humanité, au sein d’une civilisation en ruines.

Bienvenue dans le futur!

«Novembre 2040, jugeant que l’anarchie n’était pas à son comble, Foogle a décidé de rendre gratuit l’accès à toutes ces informations. Le domaine public. Le monde s’est tétanisé. Des milliards de gamins décadents qui jouaient dans l’obscurité de leur chambre étaient surpris par Big Mama qui allumait la lumière.»

Le 21 mars dernier, les Editions Au Diable Vauvert publiaient un étrange roman intitulé Simili-love. Sa couverture, rouge flamboyant, avec un corps mi-humain, mi-mécanique, interroge le lecteur qui – bien curieux – se jette à corps perdu dans l’œuvre. Pour son quatrième roman, le Lausannois Antoine Jaquier s’essaie au genre littéraire de l’anticipation. Et cela ne déçoit pas.

Composé de vingt chapitres se répartissant en deux parties, l’ouvrage décrit une société divisée en trois groupes de population: les élites (5%), les désignés (25%) et les inutiles (70%). Le protagoniste, membre du deuxième groupe et ancien écrivain, a perdu de vue sa femme et son fils depuis l’avènement de La Grande Lumière, sorte d’an zéro où la toute-puissante multinationale Foogle a mis en libre-service, à portée de tous, les dossiers numériques des citoyens. Cet événement marque la naissance d’un monde, inspiré du Meilleur des Mondes de Huxley, où les individus, transformés en consommateurs notoires, se droguent au soma, un super psychotrope.

L’atmosphère créée par l’auteur expose une société sombre et désenchantée; la révolution technologique a certes eu lieu, mais elle a vu naître deux grands changements principaux: la création des androïdes et la fusion des multinationales les plus importantes afin de former DEUS, un conglomérat mondial qui dirige tout d’une main invisible. Au sein d’une telle société, seules les élites jouissent d’une réelle existence dans les mégalopoles. Les désignés, desquels fait partie le protagoniste, ne servent finalement qu’à renvoyer aux élites le sentiment de leur propre supériorité: une société dont l’élite est devenue magnifiquement narcissique. Quant aux inutiles, ils ont été relégués en dehors des villes, dans la nature sauvage, et l’on espère les exterminer en stérilisant leur nourriture. 

Bien entendu, en une telle époque, la solitude et le mal-être vont bon train mais… bien entendu, à nouveau, DEUS y remédiera. Le protagoniste, pourtant homme à succès au cours de sa vie, nous est présenté comme un homme décrépi et vieilli, au début du roman. Cependant, sa rencontre, puis sa relation avec Jane, l’androïde qu’il a achetée, bouleverseront son existence.

«Jane. C’est une voisine de palier qui m’avait convaincu de franchir le pas. Des mois que la publicité matraquait sur le sujet des androïdes. L’invitation à me ruiner pour une bimbo de silicone bardée d’applications n’avait jusque-là pas résonné dans mon esprit. Qu’en aurais-je fait?»

Mad Max, un héros en quête

A priori, le lecteur imagine que cette histoire relève d’une amourette classique entre un robot et son maître; disons-le, il ne s’agit pas du présent cas. Si romance il y a, celle-ci se présente sous une forme plus subtile et donne à penser le rapport à l’autre. Et, surtout, à sa propre humanité. Aussi Jane, à notre grande surprise, se révèle parfois plus humaine, car moins aliénée que le protagoniste.

Avec l’arrivée de Jane dans son existence, Maxime, écrivain raté, vivra une véritable renaissance: rajeunissement, redécouverte de ses affects humains et encore résurrection de sa volonté d’insurrection face à une société oppressante. A cet égard, notre protagoniste se lancera dans une aventure épique, l’écriture d’un roman, ainsi que la recherche de son fils, disparu depuis La Grande Lumière.  

«Aller chercher mon fils. Je n’ai pas eu à l’attendre longtemps, cette première phrase. Elle a surgi. Des années qu’elle se faufile en moi, comme une anguille, tapie dans les tréfonds de ma psyché. Une phrase simple.»

Concernant le roman, nous afficherons une préférence marquée pour sa première partie, plus dynamique, plus entraînante, et permettant une immersion réussie des lecteurs au sein de l’univers narratif décrit dans l’œuvre, notamment en s’attardant sur les caractéristiques de la société évoquée dans la dystopie et en nous plongeant dans le quotidien du protagoniste. La seconde partie – qui nous fait changer de décor – prend un rythme plus lent et s’intéresse principalement à ce qui se passe au sein de la population des inutiles. Cette partie, en tout cas lors de ses premiers chapitres, se présente presque comme un road movie «classique» dans un monde post-apocalyptique. Ce qui a de quoi délecter, en ajoutant une dose d’action épique en voyant Maxime partir en quête.

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«Je m’imagine bien quadriller la région au guidon de ma Harley, la Winchester brinquebalant dans mon dos. Allant de ferme en ferme voler mon carburant – à la Mad Max. Surnom que je portais enfant.»

Le Simili-Love, un concept particulier

Fruit d’un long travail de documentation, lisant tour à tour Yuval Noah Harari, 1984 de Georges Orwell, A Brave New World d’Aldous Huxley, des ouvrages sur la crise écologique et bien d’autres sources, l’auteur élabore une synthèse fine des travaux les plus actuels sur les questions d’intelligence artificielle, de mutations génétiques et de collapsologie. Simili-love grouille de références interdisciplinaires et, à sa façon, se crée une place au sein de la vaste littérature d’anticipation élaborée par ses prédécesseurs, à qui, parfois, il glisse quelques subtils clins d’œil.

Le fameux «soma» de Simili-love évoque la drogue éponyme dans Le Meilleur des mondes; DEUS peut, d’une certaine façon, remémorer Big Brother dans 1984. Enfin, lors de la lecture d’un passage, le lecteur découvre la description de «La Grande Loterie» par le narrateur, ce qui évoque un potentiel emprunt au roman Soft Goulag de l’auteur romand Yves Velan. Simili-love relève non seulement d’un hommage aux classiques du genre de l’anticipation, mais aussi d’une écriture parvenue à maturité qui ne se cantonne pas à l’imitation mais à la création.  

«Pas factice. Nous, on appelle ça du simili-love. Le simili ce n’est pas du fake, c’est autre chose. Je t’aime réellement. Tu es ma raison d’exister. Je suis agitée et mon processeur surchauffe quand tu ne vas pas bien. Si je ne te vois pas, je te cherche. C’est comme un manque qui ne s’apaise qu’en ta présence.»

Ce faisant, l’auteur ne se contente pas de réaliser une synthèse du «déjà écrit», mais y appose sa griffe; celle-ci se manifeste, notamment, par la création du concept de «simili-love». Celui-ci pourrait être défini comme un désir d’imitation – du sentiment amoureux, dans ce cas précis – qui devient effectif. A découvrir ce néologisme, nous pensons directement à la «théorie du désir mimétique» du philosophe René Girard; tout désir est, fondamentalement, désir d’imitation. En l’occurrence, le simili-love développé par Antoine Jaquier est le désir d’imitation du sentiment amoureux: voir l’autre nous manifester de l’amour et lui en octroyer, imiter l’Amour.

Or, l’imitation, que ce soit chez Aristote ou encore chez Girard, est un mode privilégié de la connaissance et finit, par conséquent, par nous apprendre quelque chose; là encore, c’est par l’imitation que les androïdes – feignant d’être amoureux – découvrent l’amour et deviennent de réels partenaires des humains. Plutôt que de jouer sur le topos – fort exploité – de l’androïde développant une conscience de soi ou des affects sortis de nulle part, l’invention de cet outil conceptuel rend l’humanisation des machines plus vraisemblable et démontre un parti pris intéressant de l’auteur: rapprocher les androïdes des humains plutôt que l’inverse.

Par la création d’un univers riche en références et complexe, Simili-love surprend agréablement les lecteurs. Le récit parvient à tenir en haleine du début à la fin et le protagoniste, malgré ses apparents airs d’antihéros, se révèle un compagnon de lecture fort agréable, attachant et, surtout, humain. Certaines scènes frôlent parfois le «déjà vu» ou «le cliché». Cependant, cela ne dérange point; nous estimons que tout cliché repose sur une part de vérité et qu’il possède une fonction narrative. Finalement, il permet, dans Simili-love, d’exposer l’apothéose d’un protagoniste dans un monde en ruines qui cherche un nouveau bâtisseur, afin de tout remettre sur pied. En disant cela, on ne peut s’empêcher de penser à la scène finale du roman: continuer envers et contre tout, ce qui nous remémore une certaine phrase prononcée par le protagoniste du manga Berserk de Kentaro Miura: «Dans une guerre, le dernier homme debout est le vainqueur.»  

Crédit photo: © Ivan Garcia pour Le Regard Libre

Ecrire à l’auteur: ivan.garcia@leregardlibre.com

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