L’autre et sa différence

Le Regard Libre N° 52 – Giovanni Ryffel

Sommes-nous sûrs de vouloir de cette fabuleuse rencontre avec l’autre «en tant qu’autre»? Force est de constater que nous nous engageons bien souvent sur cette notion d’altérité. Le but est positif: favoriser la fraternité, la non-violence. Pourtant, la notion d’altérité est loin d’être facile. Avant d’animer une discussion politique à coup de chaises rompues sur le dos, cherchons de voir si on ne peut pas mettre en lumière quelques paradoxes qui, nous l’espérons, seront l’occasion de réflexions plus attentives.

Le premier philosophe à parler de la notion de l’autre est Platon dans ses dialogues de vieillesse. Le grand philosophe grec avait cherché pendant toute sa vie le sens ultime des choses: pourquoi des choses existent-elles? Quel en est l’origine? Après ses longues recherches, Platon fit cette immense découverte à la fin de sa vie: toutes les choses qui sont existent parce qu’elles sont soumises à des principes fondamentaux qui règlent tout l’univers, à savoir l’être et le néant, le mouvement et le repos d’où vient la vie et, enfin, l’identité et l’altérité. En lisant le Sophiste de Platon, on s’aperçoit avec émoi que ces notions ne sont pas juste des mots: l’identité et l’altérité donnent corps à tout le réel. Elles traversent chaque chose: du brin d’herbe aux définitions mathématiques.

La stupeur de cette découverte fut cruciale pour Platon – et bouleversante, car il dut refuser l’enseignement de ses maîtres. Platon avait déchiré le voile: à l’origine, il y avait quelque chose qui était plus fondamental que l’éthique de Socrate ou les mathématiques de Pythagore… même la notion d’être de Parménide était incomplète. L’identité et la différence expliquaient comment une chose est elle-même et en même temps n’est pas tout le reste: être et non-être se mélangeaient, le devenir et l’immuable, en somme la vie et la mort et tous les êtres que l’univers contient étaient saisis par cette découverte dans leur racine la plus profonde.

De la philosophie à la politique

L’altérité, et l’autre qui en est l’adjectif, est donc née comme catégorie philosophique qui dit la structure ultime du réel. Par conséquent, il s’agissait originellement d’une notion qui va au-delà de la simple éthique: il n’y avait quasiment que les philosophes qui s’en occupaient. Aujourd’hui, en revanche, tous ceux qui s’intéressent de près ou de loin à l’éthique et à la politique enrichissent leurs discours de ces termes, notamment par rapport aux questions migratoires ou aux relations entre les états européens.

Voici donc le premier paradoxe: peut-on utiliser dans le domaine politique avec autant de facilité un terme né pour indiquer des notions très techniques de métaphysique? Il est certainement vrai que nous nous confrontons aujourd’hui à la question de la différence culturelle. Or le problème est que, parfois, on parle de la différence culturelle comme d’une évidence qui a pour corollaire l’accueil de l’autre comme s’il s’agissait d’un impératif catégorique. C’est peut-être là qu’il faudrait se rappeler qu’il ne s’agit que d’un type possible d’altérité parmi d’autres. La seule altérité fondamentale étant celle de l’altérité métaphysique qui n’est pas une prérogative spécifique des cultures non-occidentales, mais de tout être qui est.

Cet usage facile du terme «autre» révèle bien ses limites lorsqu’on mesure à quel point son corollaire, celui de l’accueil, qui semble aller de soi et être si nécessaire, fait faillite. L’accueil de l’autre fait faillite à chaque fois qu’on laisse seules les personnes âgées, qui sont les grands discriminés de notre société dont personne ne parle. Lorsqu’on n’arrive même pas à aider notre voisin de palier. Lorsque la haine germe en nous pour un des proches de notre famille: notre femme, notre enfant ou notre père. On a beau se remplir la bouche de bons propos avec les gens qui sont loin de nous dont la tâche ingrate de l’accueil revient à l’Etat et aux couches les plus pauvres de la société, mais on est bien souvent incapable de faire face à cette altérité dans notre vie privée.

Levinas et l’altérité existentielle

Le philosophe moderne le plus fin sur la question de l’altérité fut Emmanuel Levinas. Ce penseur franco-lituanien avait bien compris la leçon de Platon, mais il nous a permis de comprendre à quel point la notion d’altérité était fondamentale aussi dans le domaine éthique. Il arriva jusqu’à dire que «tout est éthique». Pour Levinas, il n’y a rien en dehors de la moralité justement parce qu’à la base de tout il y a l’altérité et l’identité. Le fait est que, pour Levinas, là où l’on parle de ces deux notions, là s’engage un discours existentiel. On ne fait jamais face à sa propre identité et à la différence de l’autre si ce n’est avec un soubresot de tout notre être: l’autre demeure à jamais un mystère pour moi.

Toute mon existence s’en trouve interrogée, voire parfois blessée, avant de pouvoir passer à la joie de la rencontre qui, pourtant, n’effacera jamais la distance. Est-ce un mal? Non, car si cette distance reste et nous renvoie à nos manquements et à l’impossibilité d’accueillir totalement l’autre, c’est aussi parce qu’elle nous montre qui nous sommes réellement et elle nous donne donc la conscience nécessaire pour accueillir l’autre sans vouloir se l’assimiler, ce qui reviendrait à lui imposer une violence extrême: celle de lui dire qu’il est inadéquat du simple fait d’être ce qu’il est.

Une fois de plus, nous pouvons affirmer que la notion d’altérité est bien nécessaire en éthique et en politique, mais qu’elle ne nous permet pas de nous confronter à des problèmes bien trop graves pour en parler avec légèreté. L’autre est une notion tellement profonde, comme disait Platon, qu’elle traverse et caractérise toute chose; voilà pourquoi Levinas, suite aussi au choc des guerres mondiales, s’aperçoit que cette notion, pour l’être humain, comporte toujours inévitablement un questionnement sérieux de son être et un engagement éthique total.

La plus grande altérité est dans la proximité

Mais il serait facile de voir l’altérité d’abord dans le choc entre les cultures. En réalité, l’endroit où l’altérité se déploie avec le plus d’intensité est la proximité. Célèbre est l’interprétation que fait Levinas de la caresse. Paradoxalement, c’est dans la caresse que l’altérité la plus incommensurable se manifeste. Dans ce geste, symbole de cet amour qui est censé se jouer entre deux personnes se connaissant désormais trop bien et qui devrait ainsi les rapprocher jusqu’à l’union, c’est là que le fossé le plus abyssal se creuse. Plus on se rapproche, plus l’autre nous échappe de manière fondamentale. Plus on connaît quelqu’un et plus son altérité nous saute aux yeux. Plus cette altérité nous saute aux yeux, plus nous deviendrons vulnérables à sa différence. C’est pourquoi peut-être les adolescents ont tant de peine à répondre avec bienveillance à leurs parents, ou les couples à se respecter après tant d’années de vie commune.

Que veut-on précisément quand on fait éloge de l’accueil de l’autre pour l’autre? Sait-on que cette altérité n’est pas réductible au seul donné culturel et qu’il y en a une bien plus importante, qui est d’ordre métaphysique et qui engage tout l’univers? Sait-on que, même si on est ouvert à l’autre en tant que culture, il nous embêtera forcément dans le rapport existentiel qu’on aura avec lui? Sommes-nous prêts à accepter ce chemin? A reconnaître que l’autre est autre? Bien trop souvent, ce qui se passe est l’inverse du dialogue entre «différences»: on chante facilement la beauté de l’altérité, mais on ne retient de l’autre que ce qui nous arrange. On déclame par exemple la nécessité d’accueillir des personnes du monde arabe, mais on finit par présenter de ce monde seulement ce qui s’accorde directement avec les habitudes du capitalisme occidental.

En d’autres contextes, cette même rencontre est souvent actualisée de sorte à ce que ce soit ou bien le jeune alternatif occidental qui prend les codes de cultures «autres», en s’effaçant dans un syncrétisme anachronique, ou bien plus souvent – et de manière inquiétante – la personne accueillie en Europe qui se retrouve engloutie dans la masse indifférenciée de ceux qui travaillent à la machine consumériste occidentale. Dans les deux cas, il y a un aplatissement et une incompréhension du rôle de l’altérité ainsi qu’une fuite de la vraie rencontre. La facilité de ces discours sur l’altérité culturelle réside justement dans le fait que, paradoxalement, ils cachent la véritable altérité. Peut-être parce que ceux qui en parlent ne sont pas prêts pour l’accueil véritable. Celui qui engage toute notre existence, comme le dit Levinas.

Ecrire à l’auteur: giovanni.ryffel@leregardlibre.com

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