Une forme possible de libéral-conservatisme
Dessin réalisé par Nathanaël Schmid pour Le Regard Libre
Consacrant un héritage dans le cœur est la liberté individuelle, le libéral-conservatisme peut former une synthèse cohérente plutôt qu’un compromis fragile. En voici une esquisse, puisant aussi bien dans Burke, Scruton et Kolnaï que Smith, Tocqueville et Hayek.
Plutôt qu’un compromis tiède ou incohérent entre deux doctrines, le libéral-conservatisme peut être une articulation solide entre deux intuitions fondamentales. C’est l’hypothèse que j’ai tenté de défendre le mois dernier à Lausanne, à la Ligue vaudoise. Voici le cœur de mon propos, enrichi des discussions fécondes que cet événement a permises – ce pour quoi je remercie encore les organisateurs.1
Le libéralisme
Dans son sens le plus rigoureux, le libéralisme est une idéologie politique qui postule la valeur de la liberté individuelle et qui en fait la seule valeur proprement politique. En ce sens, l’Etat n’est tout au mieux légitime qu’en tant qu’il garantit cette liberté, en empêchant les individus de se contraindre mutuellement. Cette conception s’inscrit dans une logique de liberté négative – l’absence de contraintes – et se distingue clairement des visions contemporaines qui multiplient les «droits à» ou assignent à la politique une mission d’émancipation globale. Le libéralisme invite les individus à s’améliorer – mais pas à l’Etat de le faire à leur place.
Il importe également de préciser ce que le libéralisme ne dit pas. Le libéralisme ne prédit pas d’évolution inéluctable du monde: le futur est ouvert – il n’y a pas de «sens de l’histoire», ou alors, s’il en existe un, nous ne pouvons pas le connaître par avance. Le libéralisme s’abstient également de proposer une société parfaite. Car, même à supposer qu’une telle société existe et qu’il n’y aurait besoin de contraindre personne pour faire advenir cette configuration idéale, le libéral se demande bien comment on pourrait savoir avec certitude en quoi elle consiste. Le libéralisme se limite à une théorie de l’Etat, qui permet à ses citoyens de dessiner par eux-mêmes les contours de leur vie et donc de la société. Tel que défini ici, le libéralisme n’est donc pas un progressisme, au même titre que le conservatisme.
Le conservatisme
Le conservatisme, quant à lui, entend préserver les choses dont nous avons déjà expérimenté la valeur. La tradition en fait partie. C’est pourquoi le conservateur est très attaché aux notions de transmission ou de continuité. Cette idéologie reconnaît une forme de sagesse dans ce qui existe plutôt que dans ce qui pourrait ou devrait exister. De même, les pratiques ou objets qui ont traversé le temps ont quelque présomption en leur faveur. Le conservatisme ne vaut donc que toutes choses égales par ailleurs. Il rompt avec l’approche rationaliste de la politique, soit l’art de définir une ligne politique sur la base de principes découverts a priori.
Ainsi, la charge de la preuve revient au partisan du changement, et non au partisan du statu quo. Pour autant, le conservateur ne prône pas l’immobilisme, au même titre que le libéral. D’une part, préserver un héritage implique de se dresser contre ce qui vient lui nuire. D’autre part, il n’y a pas de mal à créer des choses de valeur en copiant celles que nous connaissons déjà, comme le soutient le philosophe hongrois Aurel Kolnai.
Ce à quoi ils s’opposent tous deux
Le libéralisme n’étant pas un progressisme, ni le conservatisme un immobilisme, il n’est pas absurde d’envisager, si ce n’est leur compatibilité, du moins la forme que pourrait prendre leur conciliation ou leur synthèse. Pour ce faire, il importe déjà de constater ce qui rapproche ces deux écoles de pensée.
D’abord, un refus commun des révolutions violentes: la liberté et la tradition en sont des victimes assurées.
Libéralisme et conservatisme expriment également une même méfiance à l’égard de la politique comme instrument de transformation sociale. L’Etat n’a pas à modeler les individus, familles et autres entreprises selon un modèle unique. Il ne fait que poser un cadre à leur développement propre.
Ainsi, une distinction nette est établie entre l’Etat et la société civile – cette dernière étant un tissu complexe d’institutions, de pratiques et d’attachements qui ne se confond pas avec les instances publiques et qui est riche en expériences acquises, lui permettant de fonctionner.
D’où aussi une défense de la décentralisation: plus le pouvoir est proche des réalités locales, mieux il les comprend.
Enfin, le libéral et le conservateur rejettent la confiscation de la propriété privée. Le premier au nom de la protection de la liberté, le second au nom de la protection de l’héritage, «ce qui est commun au plus grand nombre faisant l’objet des soins les moins attentifs», selon la formule d’Aristote.
En résumé, les libéraux et les conservateurs s’opposent à l’insurrectionnisme, au totalitarisme, au centralisme et au collectivisme, qu’ils associent à la troisième grande idéologie politique moderne: le socialisme. Ils ne se reconnaissent pas non plus dans le progressisme, ni dans l’immobilisme.
Le libéral-conservatisme
Cela étant posé, il y a également une manière positive de définir un programme commun pour ces deux idéologies. En effet, il n’existe pas seulement des choses que toutes deux veulent empêcher, mais aussi des éléments qu’elles valorisent. Notre hypothèse sera que le libéral-conservatisme n’est rien d’autre que la défense de ce programme commun – un programme non seulement nécessaire, mais aussi suffisant.
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Il y aurait beaucoup à dire sur ce programme, mais il correspond dans les grandes lignes à celui du conservatisme britannique. Celui qui, sous la plume d’Edmund Burke ou de Roger Scruton, fait de la liberté le cœur d’un héritage à défendre – mais un héritage qui ne se résume pas à cette dernière, car il inclut également des institutions, des mœurs… Il s’agit d’un conservatisme situé géographiquement – en Occident – et temporellement – après la Révolution.
Ce conservatisme-là – excluant ceux de l’Ancien Régime – est compatible avec une certaine tradition européenne du libéralisme. Pas celle, rationaliste, de John Locke ou de Frédéric Bastiat, qui justifie la valeur de la liberté sur la base de droits naturels abstraits et sur le principe de non-nuisance. Mais le libéralisme empiriste d’Alexis de Tocqueville ou de Friedrich von Hayek, fondé sur l’expérience: la liberté est défendue parce qu’elle a produit historiquement des sociétés plus enviables que lorsqu’elle a été brimée. Peut-être a-t-elle une valeur en soi, comme l’affirment les libéraux rationalistes, mais ce qui est sûr, c’est que la liberté a de meilleures conséquences que sa négation.

Le seul pas que le libéral empiriste doit faire en direction du conservateur est d’admettre que le développement des sociétés libres n’a été possible que sur un certain terreau culturel. Pas celui de l’islam ou de l’hindouisme, donc, mais des vertus bourgeoises de la responsabilité, du travail, de l’investissement ou encore de la tolérance, comme le soutient l’économiste américaine Deirdre McCloskey. Ce n’est donc pas seulement la liberté qu’il s’agit de défendre. A mes yeux, une instruction publique de base revêt ainsi une importance capitale, tout comme la maîtrise de l’immigration.
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Dans cette optique, héritage et liberté deviennent consubstantiels. Tradition et progrès également: qu’est-ce qu’une tradition, sinon un savoir issu de l’épreuve du temps, d’essais et erreurs qu’un individu à lui seul n’aurait pas pu accumuler? Bref, une somme de progrès émergeant de l’intelligence collective – et non de l’Etat. Du haut des Lumières écossaises, la main invisible d’Adam Smith nous montre une forme possible de libéral-conservatisme, au service des sociétés ouvertes.
Diplômé en philosophie et journaliste de profession, Jonas Follonier est le fondateur et rédacteur en chef du Regard Libre. Ecrire à l’auteur: jonas.follonier@leregardlibre.com.
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