«Autant en emporte le vent», et la terre demeure

Les mercredis du cinéma – Edition spéciale: L’amour au cinéma – Loris S. Musumeci

Adapté du roman homonyme de Margaret Mitchell, Autant en emporte le vent (Gone with the wind) a fait fureur lors de sa sortie en 1939. Il reste aujourd’hui l’un des plus grands films de l’histoire du cinéma. Quatre heures glorieuses de (très) long-métrage, dignes d’une épopée, qui racontent sous des couleurs brûlantes, sous la musique grandiose de Max Steiner, sous des répliques cultes et éclatantes, la fin d’un monde qui, malgré tout, laisse dans le ciel américain un vent incessant de nostalgie.

Vivien Leigh interprétant la délicieuse Scarlett O’Hara © Warner Bros

«La fin approche. La fin de la guerre. Et la fin de notre monde.»

Une histoire d’amour, une histoire d’Amérique

Domaine de Tara. Dans une fière Géorgie aussi sudiste que confédérée. 1861. Nous sommes avec Scarlett O’Hara à la veille de la déclaration par Abraham Lincoln de la sanglante guerre de Sécession. Du haut de ses seize ans, la jeune fille rêve de se marier. Tous les beaux garçons des bonnes familles de Géorgie la courtisent. Sauf un, Ashley Wilkes, qui, tout aussi amoureux d’elle que les autres, s’en tient cependant à la promesse en mariage avec sa cousine Mélanie Hamilton. Mais Scarlett, sélective, manipulatrice et capricieuse, ne veut qu’Ashley. La famille Wilkes organise une fête le lendemain, à laquelle les O’Hara sont évidemment conviés. Ce sera l’occasion pour lui déclarer clairement sa flamme. Il ne pourra résister.

Il résiste cependant aux premières avances. D’autant plus qu’il a prévu d’annoncer lors de cette réception son mariage prochain avec la bonne et vertueuse Mélanie. Avant que le mal ne tombe définitivement, Scarlett réussit à attirer Ashley dans un salon de la demeure, où ils peuvent enfin être seuls. Elle lui dit tout son amour, il vacille, mais se maintient à l’honneur. Rhett Butler, un bellâtre marginal, un brin dandy, totalement chic a tout entendu; il se moque gentiment de Scarlett. Humiliée, elle lui déclare sa haine comme on déclare une guerre. Il s’est déjà épris d’elle. Les deux se quittent tout en cris d’elle, en rires de lui.

Ashley épousera Mélanie, c’est annoncé devant tout le monde. Le soir même de la réception, la guerre est déclarée. Mélanie et Ashley avancent par conséquent le mariage. Scarlett, folle de jalousie, séduit le frère de Mélanie, bêtement fier de lui, et ils se marient aussi. Les hommes partent au front. Scarlett est aussitôt veuve; ça ne la dérange pas, elle n’a vu son mari que deux fois, et c’est Ashley qu’elle aime. La guerre continue et va de mal en pis pour les sudistes. Scarlett rejoint Mélanie, qu’elle estime malgré la jalousie, à Atlanta. Les deux femmes n’espèrent qu’une chose: qu’Ashley leur revienne. Quand la guerre est finie, c’est la misère et la soumission pour le Sud vaincu. Famine.

Scarlett, qui a le caractère le plus trempé parmi tous, prend les rênes de la famille. Endettée, elle revient vers ce vulgaire Rhett Butler qu’elle avait pourtant repoussé lors de toutes ses approches du salon à la période de guerre. Elle n’oublie pas pourtant qu’il l’avait aidée à fuir Atlanta un peu avant la fin de la guerre. En l’épousant, elle deviendra riche et offrira enfin satisfaction au cœur de ce pauvre homme. Mais le cœur de Scarlett est toujours tourné vers Ashley, c’est du moins ce qu’elle croit. La jalousie de Rhett ne tient plus. A tel point qu’il ne voit plus les témoignages d’affection de Scarlett. C’est tragédie amoureuse qui se prépare à exploser.

«Notre vie n’aura été qu’un cruel malentendu.»

La guerre politique et la guerre des cœurs

Autant en emporte le vent raconte l’histoire de deux guerres: la guerre de Sécession et la guerre des cœurs épris de malentendus. Ces deux guerres finissent par n’en faire qu’une dans le film. Tant elles influent sur la narration de l’une et de l’autre respectivement. En fin de compte, l’accumulation des malentendus en matière amoureuse peut se comparer à la guerre dans ce qu’elle a de plus absurde. «A l’issue d’une guerre, on ne sait plus vraiment pourquoi on s’est battu.»

Découpé en quatre périodes, sous quatre tons de couleurs, le film ne parle en fait que de ces deux guerres. Mais il en parle sous tous les angles. C’est ainsi que cette œuvre est une épopée et qu’elle constitue un fondement culturel de l’histoire des Etats-Unis d’Amérique. La première période, au ciel bleu clair et aux terre verdoyantes, raconte un rêve américain: celui de la prospérité de migrants arrivés en terres généreuses.

La deuxième période est dominée par le rouge vif du feu, du sang et de la guerre. Elle expose la misère de femmes et d’enfants qui voient tout brûler sous leurs yeux pendant que les hommes les rendent progressivement tous veuves ou orphelins. C’est la période la plus faste pour la photographie du film. Le ciel rouge reflété dans sa terre tout aussi rouge ne traduit pas que la misère et l’apitoiement, mais la volonté de se battre, et de s’en sortir à tout prix. Hommage à la force des pionniers qui ont fait de l’Amérique, au moins pour quelques décennies, un paradis douloureux, mais un paradis quand même.

Puis il y a l’après-guerre, dans lequel le rouge de l’envie de résister se ternit. Elle est dominée par un brun-sang-séché. La force n’exclut pas la peine de se relever. Et toujours dans cette troisième période, c’est le retour aux tons clairs. Richesse pour Scarlett qui a épousé Rhett. Le domaine de Tara se porte au mieux. Le couple déménage avec une partie de la famille à Atlanta pour élargir son commerce.

Et c’est la quatrième période qui gronde dans le noir. L’instabilité amoureuse crée à son tour une misère insoutenable. Scarlett ne voit pas qu’elle aime Rhett. Rhett ne voit pas qu’il aimé de Scarlett. La tragédie grecque devient tragédie américaine, et tragédie universelle. La passion est mauvaise conseillère. Elle brouille tout le monde. Elle tue, d’une manière différente que celle à laquelle le spectateur s’attendrait, mais d’une manière bien plus réaliste. Quand l’espoir des réussites finit par se taire, c’est le rouge qui revient pour la dernière scène. Un rouge du ciel qui se reflète toujours dans la terre. La terre, cette seule exactitude. L’unique certitude. Le seul compagnon. La terre qui demeure après les guerres. A chaque nouvelle civilisation, qui sera à son tour emportée par le vent.

«Tout ceci n’existe plus qu’en rêve. Le vent a emporté cette civilisation.»

Ecrire à l’auteur: loris.musumeci@leregardlibre.com

Crédit photo: © Warner Bros

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