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Films

Critique

«A Forgotten Man»: la neutralité sous tension6 minutes de lecture

par Jordi Gabioud
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A Forgotten Man (2022) de Laurent Nègre © Bord Cadre films

Le cinéma est doublement un art de la lumière. Il sculpte l’image, le mouvement et le rythme. Et il crée des personnages pour incarner, souligner, concrétiser des idées, des caractères. Avec A Forgotten Man, quatrième film du Suisse Laurent Nègre, cette lumière se fait historique, en une forme limpide et sublime.

Heinrich Zwygart (Michael Neuenschwander), ambassadeur suisse auprès de l’Allemagne, quitte ses fonctions après la chute d’Hitler. De retour auprès de sa famille, il ambitionne un siège au Conseil fédéral. Mais pour cela, il devra prendre la responsabilité de ses choix passés et affronter ses propres démons.

L’Histoire incarnée

La fiction historique, souvent bien plus que le documentaire, a l’avantage de montrer l’importance de la narration pour nous relater les faits. Pourtant, on reproche au genre de parfois tordre l’Histoire, la forcer à rentrer dans les impératifs du récit, et donc, de la trahir. Il est normal de s’insurger contre la trahison de la vérité à une époque où l’homme qui fut un temps le plus puissant au monde invente le concept de «vérité alternative». Il est toutefois nécessaire de prendre en compte dans nos calculs l’importance que revêt aujourd’hui l’art du storytelling. Alors que les écrans se sont multipliés et que nous avons accès à l’information d’un seul geste du pouce, l’enjeu est de savoir intéresser le public. Avec A Forgotten Man, le réalisateur helvétique Laurent Nègre l’a bien compris: il a rendu son récit passionnant et sa réalisation charmante.

Le film se présente comme un thriller politique en empruntant parfois au récit historique, parfois au film d’enquête, afin de dynamiser l’histoire qu’il nous raconte. Il adopte la plupart du temps le point de vue de Heinrich Zwygart, sans jamais chercher à mettre tout à fait en lumière la nature de ses actes. Mais surtout, le personnage incarne souvent les choix de la Suisse quant à sa position durant la guerre. Les choix discutables d’Heinrich deviennent ceux d’un pays qui décide de rester neutre lorsque ses voisins commettent les pires des atrocités. L’homme oublié, c’est aussi une part sombre de l’histoire suisse gardée dans l’ombre.

Film à charge?

Pas de faux suspens: A Forgotten Man n’est pas un film à charge. Ou du moins, pas directement. S’il utilise bien un événement historique pour condamner les décisions de l’ambassadeur, le reste flotte dans un flou constant. Ce pacte est passé dès les premières images du film où les documents les plus importants sont brûlés, un à un. Dès lors, on ne peut jamais confronter les auteurs, seulement suspecter, avec la frustration de ne pas pouvoir trancher.

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C’est là un parti pris intelligent du film: restituer toute la complexité de la situation à travers cette fiction historique. Son propos ne semble ainsi pas chercher à condamner, mais à démontrer toutes les difficultés de faire la lumière sur ces secrets bien gardés. Dès lors, on multiplie les coupables potentiels sans jamais trancher: le gouvernement a-t-il donné ordre de ne pas rapatrier certains prisonniers? Est-ce que l’ambassadeur a voulu protéger la Suisse ou son poste? Est-ce que le choix de ne pas froisser Hitler a sauvé le pays, ou a-t-il détruit un peuple? Autant de questions auxquelles le film décide de ne pas répondre. Plus encore, il nous incite à ne pas y répondre nous-mêmes. C’est un jeu d’ambiguïté qui se construit entre l’homme, l’ambassadeur et le gouvernement. Le public n’est pas invité à découvrir le coupable. On ne peut alors que condamner l’époque.

Un récit en noir et blanc

Si le thriller politique fonctionne ainsi, c’est aussi – et surtout – grâce à ses qualités cinématographiques dont on parle parfois peu avec ce genre de films. Ici, il faut saluer la distribution très bien dirigée, à commencer par Michael Neuenschwander qui parvient à nous faire ressentir du dégoût comme de l’admiration, de l’empathie comme de la haine. Il incarne ainsi toutes les tensions historiques d’un pays qui a résisté sans être exemplaire.

Le reste du casting est à saluer aussi, comme le jeune Fribourgeois Yann Philipona, apparaissant dans un second rôle de beau-fils banal avant de monter en puissance et de surprendre le public. Il faut aussi mentionner la présence de Peter Wyssbrod qui, du haut de son âge, prête ses traits à un ancien militaire nostalgique du fusil.

Une autre qualité de ce long-métrage est sa durée: en 1h30 à peine, A Forgotten Man se montre efficace et va souvent à l’essentiel, même si l’on aurait aimé que certaines relations soient quelquefois plus approfondies. On peut néanmoins regretter le choix de mettre en scène des moments de folie qui n’en sont pas. Ce fil un peu trop usé jure avec l’ensemble du film et casse le rythme général. Heureusement, l’image bénéficie du noir-blanc moderne, offrant son lot de plans esthétiques, qu’il s’agisse des visages comme des jardins, et permet au film, parfois, de manquer de rythme sans que cela lui soit réellement dommageable, puisqu’il est beau.

A Forgotten Man vaut largement le déplacement en salle. Il a été pensé pour être accessible et s’éloigner autant que possible de la froideur du documentaire afin de rencontrer son public. Espérons que ce choix paie, car A Forgotten Man est un film troublant, intelligent et beau, qui invite avec une étonnante simplicité à prendre conscience de la complexité de l’Histoire.

Ecrire à l’auteur: jordi.gabioud@leregardlibre.com

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