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Johnny Hallyday comme vous ne l’avez jamais vu: «J’suis une pute»10 minutes de lecture

Johnny Hallyday est lui-même la voix off de la série documentaire Netflix Johnny par Johnny, sorti en ce début d’année. Portée par des archives sorties du néant et par la voix du principal intéressé, cette étonnante réussite réalisée par Alexandre Danchin et Jonathan Gallaud fourmille de pépites croustillantes sur le parcours et la personnalité de la star disparue en 2017. Une star qui se dévoile plus sombre qu’on la décrit habituellement. Si vous êtes du genre à aimer vous prendre une claque, foncez.

Sexe, drogue et rock’n’roll: la vie et la carrière du chanteur français Johnny Hallyday de sa naissance en 1943 à son décès en 2017 ont été maintes fois racontées – et souvent résumées au travers des mêmes anecdotes. La série documentaire Johnny par Johnny sortie en mars 2022 avait donc tout pour s’avérer le énième et juteux mix d’une existence dont beaucoup pensaient connaître les moindres détails, et dont certains ne souhaitaient plus entendre parler. Eh bien, non.

Certes, on y retrouve les grands moments de son parcours qui reviennent toujours et encore: l’abandon par le père, l’enfance avec sa tante Hélène Mar, la première télé où la jeune Line Renaud le présente comme le fils d’un Américain et d’une Française, la colocation de deux ans avec Charles Aznavour, les premiers tubes, le mariage avec Sylvie Vartan, les mauvaises passes, la renaissance avec sa nouvelle épouse Nathalie Baye et les albums produits par Michel Berger et Jean-Jacques Goldman, les années Bercy, la fatigue, la rencontre avec Laetitia, la deuxième renaissance au tournant des années 2000, les stades… Mais ce qui aurait pu n’être qu’un traitement efficace des mêmes contenus en propose une lecture inédite.

«Mentir? Je ne peux pas m’en empêcher»

Car oui, la première grande force de ces cinq épisodes de 30 minutes chacun, c’est l’image complexe qu’elle véhicule du patron des rockeurs français. Johnny était sans aucun doute une personne gentille et bienveillante, comme on l’a souvent relevé, et évidemment coutumière des excès (à ce propos, Pascal Obispo dépeint un lion triste qui pouvait faire peur une fois qu’il avait bu plus que de raison). Mais on (re)découvre ici d’autres facettes de sa personnalité, méconnues du grand public. Face caméra, le chanteur avoue par exemple être viscéralement menteur: «C’est un vice. Je ne peux pas m’en empêcher.» Dans une autre archive, on l’entend déclarer, probablement un peu éméché – ce qui ajoute de la crédibilité à son propos («in vino veritas»):

«Moi, j’suis une pute de toute manière. Ma vie est une comédie. Quand on a pris le pli, on ne peut plus s’en débarrasser.»

Cela peut paraître banal pour un artiste que de vendre une certaine image de lui. Mais on mesure la portée de cet aveu quand on apprend que, contrairement à ce qu’il a toujours prétendu, Johnny Hallyday n’a jamais rencontré Elvis Presley. Ou que, lors de ses débuts, il a longtemps laissé dire qu’il avait été élevé au Texas, dans une ferme, ne faisant rien pour étouffer les rumeurs sur son patronyme d’artiste, directement repris de celui qui lui a servi de premier mentor, son cousin américain Lee Hallyday. Il s’agissait de se construire un récit, de laisser naître ce qui allait devenir un imaginaire collectif ultra-puissant, le mythe Hallyday.

Une empathie du spectateur

Le fait même que le rockeur ait pu reconnaître ces vérités à des moments de sa vie, avec ce mélange d’humilité et de tristesse définissant sa bonhomie à lui, forme en soi une qualité qui vient se greffer à ses défauts. Et c’est justement ce sur quoi repose cette série. «A chaque fois qu’on a exhumé une interview, on a été frappé par sa franchise, ce qui fait que le récit tient par la voix de Johnny […]», a expliqué à l’AFP Eric Hannezo, patron de Black Dynamite (société du groupe Mediawan) qui a produit la série documentaire en association avec Universal Music France. «Il n’y a pas eu de calcul pour le protéger ou non, lui-même étant tellement cash en interview», poursuit-il, «ce qui n’empêche pas l’empathie.»

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D’ailleurs, notre empathie se renforce évidemment par celle, incontestable, dont Johnny a fait preuve envers tant de ses amis. Permettons-nous de rappeler simplement ces duos de Johnny avec Renaud ou avec Patrick Bruel à des moments de leur carrière où ils en avaient bien besoin – et leur reconnaissance visible dans ces vidéos parle d’elle-même:

Une dimension plutôt absente de ce documentaire sériel, plus porté par une ambiance de thriller, production Netflix oblige – nous regrettons d’ailleurs la musique d’ambiance appuyant inutilement les retournements de situation. Autre déception: l’ellipse allant de 2000… à 2017, année de sa mort. Le fait que Laetitia Hallyday n’a pas participé à cette série, préparant elle aussi un documentaire, à paraître à la fin de l’année, n’y est sans doute pas pour rien. Johnny Hallyday lui a légué l’entièreté de son droit moral.

Quel père, quel fils…

L’empathie du spectateur pour un être pourtant en proie à des colères alcoolisées et des caprices d’ado est également renforcée par cette impression de détresse qui se lit dans les yeux du Taulier. Dans ses yeux des soirées de fatigue extrême, de drogues dures pour s’envoler on ne sait où, de roulette russe avec une vraie gâchette et autres concours de lignes avec Nanette Workman au cours de sa tournée de l’enfer en 1972 «Johnny Circus» (mais n’avons-nous pas dit qu’il était menteur?):

«J’vais sur scène pour faire un bon spectacle si j’peux, si je suis en bon état ce jour-là, si possible sans narines dilatées.»

Empathie aussi, ou plutôt pitié et incompréhension, devant cette bêtise de la chirurgie esthétique, et surtout de l’opération des lèvres subie en 1996 – il faut être vraiment mal dans sa peau pour se risquer à la modifier. Pas grave, il trouvera l’astuce de la petite moustache. On hésite aussi entre l’indignation ou l’envie de consolation quand on assiste à cette conversation avec un journaliste: «Quelle a été ta plus grande joie dans ta vie? Le jour où tu as eu un enfant? – Non, je crois que ma plus grande joie est le jour où j’ai touché ma première voiture.»

A l’occasion d’un entretien pour la télévision belge, en 1984, Léon Smet, père biologique de Johnny Hallyday, né Jean-Philippe Smet, avait été interrogé sur la réussite de son fils. Voici quelle avait été sa réponse: «Il mène sa vie, il a brillamment réussi, je lui souhaite tout le bonheur mais à part ça j’m’en fous!» Pourquoi diable faut-il toujours que les fils reproduisent les erreurs des pères?

Alors, ce mystère?

Un cas d’école de psychologie, ce Johnny. Une sorte de héros malgré lui à la destinée extraordinaire, miroir des gens ordinaires, eux pétris de contradictions, lui aussi pris entre le mouvement permanent et la recherche continue d’un refuge, entre l’innovation et la ringardise, la liberté et la tradition, le rock et la chanson française, l’Amérique rêvée et la France comme elle est, les désirs de simplicité et les chimères mégalos, la nature de gendre idéal et le profil de gangster. «Le seul moment où je suis moi-même, c’est quand je suis sur scène»: et ce sera aussi le seul terrain où Johnny Hallyday aura été indiscutablement exceptionnel. Pour le reste, au fond, il était terriblement humain.

Ecrire à l’auteur: jonas.follonier@leregardlibre.com

Crédit photo: © Netflix

johnny hallyday johnny par johnny

Et on ne se privera pas de relayer ici quelques pépites live d’Hallyday:

La Musique que j’aime (1974)
Rock’n’roll attitude (1988)
Diego (1992)
A propos de mon père (2000)
Que je t’aime (2003)
Rester vivant (2016)

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