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En Valais, une communauté utopiste fait face au géant agroalimentaire «Synsanto»5 minutes de lecture

Agrotopia d’Olivier May est un roman du contraste. D’un côté, un monde agroalimentaire pourri qui refourgue des semences génétiquement modifiées peu résistantes couplées à son lot de pesticide. Et de l’autre, une organisation utopique – une communauté non hiérarchique – basant son économie sur la permaculture. Les formes d’ombre existent des deux côtés, mais elles se font face. Un roman dystopique sur une catastrophe alimentaire du XXIe siècle au cœur de la Suisse et de ses cantons. Fascinant.

Elle rejoint «l’autre côté», la communauté Agrotopia, dirigée par le gourou Xavier, nouveau copain de sa mère et manipulateur hors pair. Les terres sont logées dans une vallée reculée du Valais. Ingénieure agronome stagiaire, Solène y poursuit sa formation en apprenant l’agriculture intégrée. Elle y découvre des formes d’innovation qui permettent de traiter les ravageurs par d’autres espèces protectrices – une petite start-up fondamentale dans l’histoire y mène d’ailleurs des essais de développement inédits.

Crise alimentaire et groupes armés

Le tournant du récit intervient lorsque la petite communauté autarcique apprend que toutes les cultures, OGM ou non, sont petit à petit détruites par un mystérieux virus. La famine guette, les gouvernements mondiaux paniquent devant la crise alimentaire qui s’annonce. Des groupes armés s’organisent. Commence alors un huis clos dans la montagne pour sauver la banque de semences jalousement préservée par Agrotopia: un enjeu de pouvoir qui intéresse autant la population que la Fédération européenne et ses Etats associés. Comment protéger au mieux ces graines dans un objectif de bien commun? Comment accueillir les réfugiés venant de tous les côtés? Comment gérer une telle situation de crise sans se cloisonner, se replier? Quel prix renferme l’information? Autant de questions qui se posent tout au long de l’intrigue.

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Les bobos face à la dystopie

Olivier May l’affirme, c’est un «roman politique» – et on le remarque très rapidement – mais l’auteur ne se veut pas militant – même si le sous-texte montre bien de quel côté il se positionne. En effet, bien que les camps soient clairement définis, les dérives se retrouvent dans les deux bords. L’idée d’une agriculture performante est évidemment critiquée et met au pied du mur les dirigeants des grands groupes agroalimentaires – on se rappelle le discours du directeur de Syngenta, relayé dans les médias au mois de mai, et appelant à abandonner l’agriculture biologique face à la menace d’une crise alimentaire mondiale. L’opposition à cette thèse est flagrante dans cette dystopie: en pensant de manière si dogmatique, on risque de se retrouver dans une crise encore plus importante que celle que nous osons à peine imaginer dans nos pires cauchemars, semble nous dire Olivier May.

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Sauf qu’il y a un «mais». L’agriculture biologique telle que proposée aujourd’hui fait face au «principe de réalité […] le bio oui pour la classe occidentale éduquée… Mais pas pour la masse.» Toutes les exploitations qui entourent Agrotopia ne peuvent vendre leur produit qu’à des prix surfaits, puisqu’ils doivent participer au marché concurrentiel, oubliant que l’essentiel est de se nourrir et de protéger l’environnement. Le bio, c’est pour le bobo, reprochent les agriculteurs du récit.

Communalisme versus autoritarisme

Et puis le principe de communauté égalitaire prend un grand coup. La mère de Solène en est l’un des symboles déviants. La jeune agronome lui reproche d’être biberonnée aux «lectures psy New Age. Que des questions, jamais de réponses… Car toute réponse peut contenir un jugement, même implicite. Et dans son milieu feutré, on ne juge pas… sauf les suppôts des multinationales bien sûr.»

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Mais le personnage qui représente le mieux cette forme d’anarchisme ambiguë reste Xavier, le fondateur d’Agrotopia. Il revendique: «Tous égaux sans distinctions de titres ou de diplômes. Agrotopia est un phalanstère, une unité de production et de vie autonome gérée démocratiquement selon les principes du communalisme», des idées libertaires issues d’auteurs tels que Fourier et Bookchin, que le leader utilise et mélange à sa guise tout en virant parfois à l’autoritarisme stalinien.

«Dans toute microsociété complexe, il y a plusieurs niveaux hiérarchiques et Agrotopia n’y échappe pas, malgré ce que proclament ses statuts communautaires. Ces strates ne sont pas marquées par des différences dans l’habillement, comme à l’armée. Encore moins par des signes extérieurs de richesse comme entre groupes sociaux au sein des mégalopoles. Non, ces distinctions sont indétectables à l’œil, car exclusivement basées sur l’accès à certaines informations.»

Agrotopia se lit vite. Parfois un peu trop vite. On aurait aimé que certains passages soient plus développés. Mais malgré quelques maladresses dans le déploiement de l’action, cette dystopie est à saluer pour son traitement de questions fondamentales de notre époque. Olivier May réussit largement à se pencher sur des problématiques mondiales dans un contexte suisse, ce qui rend la lecture d’autant plus intrigante. Des textes mentionnant l’école d’agriculture de Sion, les vignes genevoises et la poésie de Maurice Chappaz, on en redemande.

Ecrire à l’auteure: diana-alice.ramsauer@leregardlibre.com

Crédit photo: © DR

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Olivier May
Agrotopia
Okama 
2022
192 pages 

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