L’odorat, un sens enfin mis à l’honneur au cinéma

Les mercredis du cinéma – Jonas Follonier

Anne Alberg (Emmanuelle Devos) est ce qu’on appelle un «nez». Son travail consiste à sentir des odeurs et créer des parfums. Naguère, des parfums au sens propre, de l’eau-de-toilette. Le «J’adore» de Dior, c’est elle. Mais ça, c’était avant. Avant qu’elle ne perde son odorat. L’anosmie, un phénomène bien trop méconnu et qu’il est intéressant de voir faire son entrée dans une intrigue de film. Tout en douceur, d’ailleurs, puisque ce n’est pas là le plus important de l’histoire et que cette donnée subtilement amenée est au service du véritable objet du film: ce que représente le monde des senteurs, des fumets, de cette réalité informe qui chatouille nos narines et ce qui s’y trouve. Les parfums, c’est avant tout la relation qui s’installe entre cette dame hautaine et son nouveau chauffeur, Guillaume (Gregory Montel), un gars un peu gauche, mais brave.

Emmanuelle Devos et Gregory Montel dans «Les Parfums» © JMH Distributions

Devant gagner des sous pour sa mignonne de fille, il accepte de véhiculer Madame – non, Mademoiselle – Alberg, sans pour autant se laisser faire par ses demandes gonflées. Monter et descendre ses valises, changer les draps de sa chambre d’hôtel… Au bout d’un moment, ça va. Mais l’honnêteté de Guillaume va plaire à sa cliente, qui va finalement beaucoup apprendre de lui – et vice-versa. Ainsi résumé, le film n’est pas très novateur. Intouchables, on connaît, merci. Or, le film ne se résume pas à son résumé. Il cultive ses nuances comme l’odeur décline ses arômes. Il inspire aux personnages comme aux spectateurs les associations d’idées qui voudront bien nous apparaître. Et qui nous sembleront évidentes, parce que privées.

L’odeur, c’est la complicité. Celle du père et de sa fille. Celle de la bourgeoise et de son valet. Tiens, n’y a-t-il pas identité entre ces derniers et entre ces dernières? L’odeur est un souvenir en puissance. Quand elle s’est faite familière, l’odeur permet, par définition, le souvenir d’êtres chers. Certes, une note de je-ne-sais-quoi peut nous rappeler un coucher de soleil auquel on a assisté en solitaire. Mais assister à un coucher de soleil sans ne ressentir aucune émotion ayant un lien plus ou moins marqué avec une personne que l’on aime, est-ce possible? Sans doute que non. Tout tourne autour de l’amour, a-t-on souvent dit. C’est que tout tourne surtout autour de l’être humain. Nous, Européens, sommes suffisamment baignés dans le christianisme pour le savoir.

D’ailleurs, ce qu’il y a de très intéressant dans ce film, c’est que Mademoiselle Walberg est un nez (c’est son métier, comme diraient les tristes; c’est sa vocation, diront les artistes), mais Guillaume a du nez. Guillaume sent les choses, ou plus exactement, il sent les gens, justement. Il sent les situations humaines, c’est pourquoi ce n’est pas un raté. Il a beau avoir de la peine à garder un boulot, il a beau être maladroit avec sa fille, il n’en est pas moins débrouillard, puisque c’est quelqu’un de bonne volonté, et que cela n’a pas de prix. Bienveillant, batailleur, il a une attitude positive envers la vie et représente le nez sensible, quand Mademoiselle Walberg incarne le nez intellectuel. Un parfait duo pour un film, non? Surtout qu’il ne débouche ni sur une romance ni sur du sexe.

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Et il y a aussi le nez de Gaëtan Roussel. Compositeur de talent pour nombre de sorties hexagonales, il signe ici une bande originale tout en apaisement, en simplicité et en subtilité (l’une n’exclut pas l’autre). En somme, la musique est à hauteur de nez. C’est donc exactement ce qu’il fallait. Cela ne doit pourtant pas être facile d’ainsi mettre des notes sur des odeurs – normalement, on pose de la musique sur des images ou sur des mots. Mais Gaëtan Roussel a compris, comme notre regretté Ennio Morricone, que la musique de film parle elle-même. Elle a un langage. C’est d’ailleurs, en philosophie, la vision de l’Américain Jerrold Levinson, à laquelle on s’intéresse beaucoup depuis quelques années.

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Le nouveau long-métrage, pas long du tout, de Grégory Magne a donc l’immense mérite de ramener au premier plan ce sens qui est peut-être le plus sensible de tous. L’odorat est peut-être bien, en effet, le sens par excellence: celui par quoi l’on sent des choses. Le sens que l’on pourrait, en s’inspirant d’Aristote, rapprocher de la prudence, cet instrument qui nous permet d’atteindre les bonnes fins avec les bons moyens. L’odorat est donc lié au bien là où la vue, le sens lié à l’intelligence, est liée au vrai. Ainsi, ce n’est pas un hasard si l’on sort de la séance serein, la paix dans l’âme. Ce film, en plus d’être original, nous fait tout simplement du bien.

Ecrire à l’auteur: jonas.follonier@leregardlibre.com

Crédit photo: © JMH Distributions

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