«Scarface», bien plus qu’un film de gangster

Les mercredis du cinéma – Edition spéciale: Les gangsters au cinéma – Kelly Lambiel

Tony Montana, son aplomb, sa paranoïa, son insolence. Un personnage qu’on ne présente plus et un film dont le destin, imitant la trajectoire de son protagoniste principal, aurait pu être bien différent. A peine sorti, Scarface dérange, choque par sa violence, n’obtient pas que des éloges. Au fil des années, il finit pourtant par devenir incontournable et se faire une place aux côtés des plus grands titres du genre comme Le Parrain ou Les Affranchis.

Une adaptation libre

L’histoire de Scarface, c’est un peu l’histoire de Tony Montana. Celle d’un outsider qui, contre toute attente, gravit les échelons pour flirter avec la place de numéro un. Une durée de 2h49, un nombre (presque) incalculable d’obscénités proférées à la minute, des scènes choquantes, un soupçon d’inceste et un protagoniste principal qu’on a du mal à apprécier. A sa sortie, la critique est mauvaise et unanime pour ce remake du film éponyme de Howard Hawks (1932), dont le scénario est signé Oliver Stone.

L’intrigue est ici déplacée, actualisée. Oubliez le Chicago venteux de la prohibition et les mafieux aux accents italien ou irlandais tirés à quatre épingles. Nous voilà sous le soleil de Miami, là où les trafiquants qui se poudrent le nez portent des chemises colorées, ouvertes sur des chaînes en or et des corps bronzés. Brian de Palma détourne quelque peu les codes du film de gangster et le Little Italy, berceau de la mafia sicilienne, laisse place à un Little Havana plus bling bling, lieu de naissance de la mafia hispano-américaine.

Un éventail de lectures possibles

Si on a craint au départ que le film stigmatise les Cubains qui, suite à «l’Exode de Mariel», arrivent en masse aux Etats-Unis dans les années quatre-vingt pour fuir le communisme de Fidel Castro, beaucoup ont cru percevoir dans Scarface la possibilité d’une immigration réussie. Antonio Montana n’est personne, mais il arrive sur le continent tel un conquérant, bien décidé à vivre son rêve américain, quitte à souiller sa terre promise. Son histoire est un peu celle de la victoire des opprimés; une fable qui raconte que l’on peut partir de rien et réussir à devenir quelqu’un.

D’autres y voient au contraire une critique acerbe et violente du système économique américain, incarné par un personnage insatiable et instable qui orchestrera lui-même sa propre perte. C’est l’ambition et l’avarice poussées à l’extrême, c’est la société de consommation qui s’épuise, «c’est le rêve capitaliste qui perd la tête» précise De Palma. Aussi impulsif que Don Vito Corleone est modéré, aussi vulgaire que ce dernier est classe, Tony ne fait pas partie de ces personnages qui attirent d’emblée la sympathie du public. Et pourtant…

S’identifier aux anti-héros

Les mafiosi ont toujours eu la cote auprès du public. Il n’y a qu’à voir le succès rencontré aujourd’hui par des séries comme Narcos et ses dérivés, Peaky Blinders ou encore, dans un autre registre, Sons of Anarchy. Au-delà de la fascination que peuvent exercer les armes, l’argent facile et les femmes, que peuvent y trouver ceux qui cherchent autre chose que des images dignes d’un bon vieux clip de rap? Un symbole. Car le mafieux n’est pas qu’un voyou. Il incarne certes l’individu en marge de la société et peut, à ce titre seulement, déjà fédérer un bon nombre de cinéphiles, mais c’est aussi en tant que membre d’une organisation qu’il fascine.

Le terme mafia, dont l’étymologie reste controversée, pourrait à la fois servir à désigner un objet coûteux et la misère – paradoxe qui, soit dit en passant, sied parfaitement à la chose. Mais on remarque que souvent ce mot est associé à un autre terme duquel la sonorité le rapproche: la famille. Le mafioso fait partie d’un groupe, il a une place, un statut. Quand l’Etat montre ses failles et le met à l’écart, la famille est là et c’est pourquoi à son clan, il est lié à la vie, à la mort. Cet anti-système parfaitement hiérarchisé et codifié séduit, car il offre aux exclus un rôle et des possibilités que la société leur nie souvent.

L’avènement d’une icône

Qu’en est-il de Tony Montana, petite frappe sans foi ni loi à l’égo surdimensionné, qui refuse de jouer avec les règles du milieu pour faire cavalier seul? Il impressionne par son charisme, oui (merci Al Pacino). Mais c’est avant tout son franc-parler et ses prises de position généralement extrêmes qui font sa singularité. Si, dans un premier temps, cette mégalomanie prête à sourire et rend le personnage franchement détestable par moments, je pense que c’est précisément cette soif d’absolu qui a contribué à faire entrer son nom dans la légende.

Car Montana est un être authentique et intransigeant; il refuse de mentir et de faire des concessions. Si Al Pacino avoue s’être inspiré du Richard III de Shakespeare pour construire son rôle, on peut retrouver en lui les traits d’un autre héros du répertoire théâtral. Eternel insatisfait, il n’exige rien de moins que de posséder le monde, comme le Caligula de Camus désirait posséder la lune.

Victimes malheureuses de rêves trop grands pour cette existence, incapables de s’accommoder de ce que la société a à offrir, exécrant l’hypocrisie et la médiocrité, tous deux se sont évidemment trompés, poussant l’expérience de l’absurde à son paroxysme, sacrifiant jusqu’à leur vie – et celles de beaucoup d’autres – à leur idéal. Mais ils n’ont pas triché et c’est ce courage qui pour moi continue à faire de Tony Montana une source d’inspiration, génération après génération.

Ecrire à l’auteur: kelly.lambiel@leregardlibre.com

Crédit photo: © Universal Pictures

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