«Shutter Island», ou le poids d’un deuil amoureux

Les mercredis du cinéma – Edition spéciale: Leonardo DiCaprio – Jonas Follonier

La puissance d’un film comme Shutter Island n’est plus à démontrer. De même pour le talent de son acteur-vedette, Leonardo DiCaprio. Tout est réussi dans ce film, à commencer par l’incertitude qu’il réussit à maintenir chez le spectateur, jusqu’à la fin. Faisant de cette œuvre la sœur d’Inception, portée par le même Leo et sortie aussi en 2010. Mais ce qui fait la force de Shutter Island, c’est le deuil amoureux qui est en filigrane. Ce thème a été trop peu commenté. Alors «let’s go».

Années cinquante. Au large de Baston, une île: Shutter Island. Abrité par l’île, un hôpital psychiatrique ultra-sécurisé. Une patiente s’est évadée. Son nom? Rachel Solando. Teddy Daniels (Leonardo DiCaprio) et Chuck Aule (Mark Ruffalo), tous deux Marshalls des Etats-Unis, doivent enquêter sur sa disparition. Dès son arrivée sur l’île, Teddy a des impressions étranges. Entre rêves, maux de tête et souvenirs, il se doute bien vite que la mission sera plus complexe que prévue. Il se méfie des docteurs Cawley (Ben Kingsley) et Naehring (Max von Sydow). Ce qu’ils lui disent ne tient pas debout. Qu’est-ce qui peut bien se tramer sur cette île?

La folie de l’amour

Toute la singularité de ce thriller se situe dans le fait que ce ne sont pas tant les événements se produisant sur les lieux qui placent le personnage-enquêteur dans une situation d’action, mais bien plutôt ses événements mentaux. Il s’agit donc bel et bien d’un thriller psychologique. Non pas parce qu’il met en scène des criminels atteints de maladies psychiques, mais parce qu’il se base sur l’esprit du protagoniste principal. Son esprit hanté par la mémoire de Dachau et le souvenir de sa femme défunte, incarnée par l’intrigante Michelle Williams. Décédée deux ans plus tôt dans un incendie, elle vient voir son veuf de mari dans ses songes nocturnes. C’est elle qui lui inspire ses agissements, qui l’accompagne dans ses doutes et ses douleurs. Les cuivres de la terrifiante enquête ne sont que l’écho des violons plus profonds des flashbacks.

Car oui, la musique le rend bien, la clef du film dépend de ce douloureux souvenir. Même si l’on parle volontiers d’une «fin ouverte», tout comme dans Inception, Shutter Island nous dit quelque chose de certain, quelle que soit l’interprétation de l’issue de l’histoire: le deuil d’un amour peut rendre fou. Sans trop dévoiler les choses aux lecteurs qui voudraient découvrir le film en étant si possible emportés par l’intrigue et son excellent suspense, on peut tout de même souligner que le lien unissant Teddy à la mort de son épouse tant aimée résume toute l’intrigue. Quand l’amour est tué, quand il disparaît de fait, le monde devient fou. Eros et Thanatos, ce dualisme entre l’amour et la mort, est supporté par la donnée essentielle de la folie.

Si l’on définit la folie comme le fait de ne pas avoir de sens, alors le monde dans lequel nous vivons est souvent fou. Fait d’amours impossibles, phantasmés, tués, il se donne aux mortels comme un ancien terrain de guerre dans lequel il s’agit de se faufiler en tâchant d’être le moins triste possible. Si le sens de la vie ou d’une vie existe, alors une chose est sûre: il n’est pas évident. Et ce n’est donc pas étonnant qu’il y ait tant de discussions sur le sens du film Shutter Island: Martin Scorsese a opéré ce coup de maître qui revient à construire son film à l’image de la vie et de la manière dont elle nous apparaît. Ambiguë, complexe, tragique, propre à tous les renversements. Bravo, maestro.

Ecrire à l’auteur: jonas.follonier@leregardlibre.com

Crédit photo: © Paramount Pictures

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