De l’art et du mystère en RDA

Les bouquins du mardi – Aude Robert-Tissot

Sophie Pointurier présente son premier roman, La femme périphérique. Il est question d’un couple d’artistes iconiques: Petra Wolf, enseignante en arts plastiques en Allemagne de l’Ouest et son mari, Peter, artiste peintre fuyant l’Est. RDA, RFA, Stasi, ce roman nous permet de revisiter l’histoire – pas si lointaine – de ce pays communiste de l’après-guerre et de ses artistes. Une énigme qui tient le lecteur en haleine tout au long du roman, à savoir la disparition mystérieuse du peintre Peter Wolf.

Une grande rétrospective est en cours de préparation au Metropolitan Museum of Art à New York (MET), et son directeur veut absolument rencontrer Peter Wolf. Il a affaire à sa femme, Petra, la gardienne de son œuvre. Une femme décrite par le milieu comme étant froide et exécrable. Pourtant, elle ne fait que protéger son mari qui s’avère par la suite ne pas vraiment l’être en brouillant les pistes… Peter Wolf est officiellement atteint de phobie sociale. Après tout, un peintre reclus dans son atelier et qui ne souhaite voir personne, ce n’est pas très étonnant. Jusqu’au jour où le directeur du MET rage contre cette absence qu’il estime condescendante et exige la présence de l’artiste pour le vernissage de son exposition. Le conservateur porte plainte. Une enquête pour disparition suit. Tout accuse Petra Wolf. Qui se retrouve la femme à abattre.

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Nous sommes alors emportés dans les complexités du monde de l’art contemporain, des journalistes à la quête du titre sexy, des conservateurs sans pitié, des historiens de l’art pédants et sexistes. Beaucoup de thèmes sont ainsi traités dans ce roman, dont celle de la place des femmes dans l’art avec cet énième exemple d’une artiste qui n’est reconnue que comme assistante de son génie de mari. Fort heureusement, nous comprenons au fil du roman que la réalité est tout autre.

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A la recherche de Peter Wolf

L’histoire de la RDA est intelligemment mêlée, faisant d’elle un thème plus qu’un décor, au même titre que la création artistique sous le régime de l’Est et de l’Ouest. Sophie Pointurier a réussi le difficile exercice du premier roman en parlant si justement du complexe milieu de l’art contemporain allemand.

Il va de soi que pour écrire La femme périphérique, Sophie Pointurier a fait de complexes recherches et a usé de ses qualités d’enseignante-chercheuse. Quant à son style fluide et entraînant, il est efficace. Et donc l’enquête, passionnante. Elle nous cramponne au livre jusqu’à l’élucidation du mystère de la disparition de Peter Wolf.

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L’auteure a brillamment su déceler les mécanismes d’un milieu de spéculation mystérieux, où la cote d’un artiste ne tient parfois qu’à des ouï-dire et des concours de circonstances. C’est sûrement le point le plus intéressant et entraînant de ce roman: toucher du doigt les rouages de la réussite d’un artiste, avant même de vouloir savoir s’il est vivant, mort, ou même s’il a véritablement du talent.

«Il lui proposera de poursuivre l’entretien hors du bureau pour lui faire découvrir ses «Wolf à lui». Sa vanité l’emportait sur son emploi du temps archi-blindé. Qu’importe, on l’attendrait. Ils prirent un escalier monumental qui menait vers une enfilade des salles dédiées aux différents courants du XXe siècle. Die Mauer fut le premier tableau qu’il lui présenta. Le plus simple, le plus accessible, selon lui. C’était une toile immense de trois mètres de large sur deux mètres de haut. Hilary fut tout de suite conquise par la force et le mouvement qui s’en dégageaient. Elle était aspirée.
– Fascinant, c’est-ce pas?
Elle ne disait rien.
– Vous avez devant vous la confrontation de deux écoles, de deux pratiques artistiques. Tout y est, c’est une démonstration magistrale de la réconciliation de deux extrêmes. A l’arrière-plan, il y a très clairement le classicisme violenté de l’école de Leipzig, que vient renforcer le trait plus moderne de la tradition ouest-allemande. Vous voyez?
Il frôla dangereusement le tableau dans sa démonstration. Son geste était plein de fougue. Hilary Brown le regardait s’animer. Elle voyait tout ce qu’il voulait lui montrer.
– C’est un appel à la liberté, enchaîna-t-il. C’est LE symbole de la réunification. C’est tout simplement incarné.»

Ecrire à l’auteure: aude.robert-tissot@leregardlibre.com

Image d’illustration: Gerhard Richter, Jaune-vert [Gelbgrün], 1982, huile sur toile, 260 × 400 cm, Baden-Baden, Museum Frieder Burda  © Gerhard Richter, 2012.

Sophie Pointurier
La femme périphérique
HarperCollins France
2022
361 pages

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