Jean Romain nous raconte la route

Les bouquins du mardi – Jonas Follonier

C’est sous son casque de motard que le député genevois Jean Romain livre son nouvel ouvrage aux Editions Slatkine, intitulé Raconte-moi la route et composé à la fois de textes et de photographies. On y suit ses virées aux quatre coins du monde, entre plaines, lacs, montagnes, motels, mortels, monuments-vallées. Au terme d’une lecture agréable, on en retient des couleurs, des odeurs, on garde en mémoire ce qui est aussi une histoire de camaraderie et, surtout, un éloge de la littérature, qui pourrait bien prendre les formes d’une femme.

On savait sa passion de la route. Des longs itinéraires en moto. Et il faut insister sur la moto, bien plus que sur la route, car c’est l’un des thèmes de Raconte-moi la route. Dans cette nouvelle livraison, Jean Romain insiste sur le fait qu’à pied, en voiture ou à vélo, les choses ne seraient pas vraiment les mêmes – et encore moins en avion, cet adoré de la démocratie touristique. «Ainsi je n’ai jamais suivi exactement le chemin que je comptais suivre. Je tenais là une des définitions de la liberté car, à moto, le parcours s’adapte à nos désirs et à notre curiosité; la moto permet, en rendant aux pensées leur avenue de rêve, d’augmenter le pouvoir onirique des paysages. Le temps y est d’une autre nature, il valorise l’instant: et je tiens là une des définitions du bonheur.» Bref, l’aventure racontée ici et les pensées auxquelles elle donne lieu, c’est seulement possible en moto.

Mais la route en tant que telle a déjà beaucoup à offrir. A commencer, bien sûr, par l’imaginaire qui l’accompagne et que les auteurs de la beat generation ont sublimé. Ce n’est pas pour rien que Jean Romain commence son récit par ses souvenirs d’enfance avec son père. La tradition, dans son sens le plus concret et le plus positif, a tout à voir avec la route. Au commencement, il faut quelqu’un pour montrer le chemin. Et pour envelopper de rêve l’idée du voyage. Puis, c’est une mémoire collective qui prend le pas autour de la route et qui se donne à qui veut l’entendre, la sentir, la voir, la goûter. Les splendides photographies de l’auteur déployées sur le papier glacé ne sont pas de trop pour rappeler la donnée des sens, essentielle aux excursions.

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Oui, l’écrit de Jean Romain est un véritable hommage à l’âme des lieux et donc à leurs paysages, mais aussi à leur passé, fait de passages, de personnages. Un hommage que l’auteur enrichit de ses rencontres littéraires avec la prose de Lacarrière, Bouvier, Kerouac, Chappaz, mais aussi avec les vers de Brel, Cohen et autres chansons traditionnelles américaines non créditées. Il y a aussi un compagnonnage du présent, constitué par les proches avec qui Jean Romain prend la route. Lady Elle, Jeff et tous les autres participent tout comme le lecteur à ce qui est fondamentalement une expérience de l’ici et maintenant. Une voie vers l’appréciation du simple, une clef de la vie sans aucun doute:

«[…] l’homme de la route ne méprise rien, aucune lumière, aucune odeur. Tout prend une importance accrue à ses sens, car elle joue comme une loupe, elle agrandit les détails et les met au premier plan. J’ai encore au fond de ma mémoire l’odeur des absinthes dans la plaine, le vol d’une libellule, le sable soulevé par le vent, et le tournant de la lumière dans la chaleur qui annonce l’orage au loin. Car la route amplifie ces détails pour en faire des événements.»

Si la route est la vie pour Jean Romain comme pour tout le monde d’ailleurs, les paysages sont des visages… de femmes. Au contact de cet ouvrage, vous remarquerez sans doute ces passantes, figures emblématiques de la pérégrination, tantôt brunes, tantôt blondes; tantôt âgées, tantôt jeunes; tantôt affables, tantôt rustres. Bien vite leur histoire se confond avec celle de Monument Valley, de l’Espagne, de la Norvège ou encore de la Toscane que traversent les protagonistes.

«Jef parlait du Nord comme on parle d’une femme, ou plutôt comme on parle à une femme, avec des mots très doux pour raconter les troupeaux de rennes, le vent dans la chevelure des arbres, les grandes coupes de bois, la rumeur des rivières, les ponts de bois et les fjords turquoise.»

On arrive alors au bout du voyage avec comme une envie de tout envoyer en l’air et de partir sur les routes, de taverne en taverne, ces carrefours où la bière est bue en toute sérénité. Où la question du «wohin?» et celle du «woher?» disparaissent au profit de la question «wo?». Face à cette interrogation, la réponse se fera éminemment classique et tout autant suffisante: «on the road».

Ecrire à l’auteur: jonas.follonier@leregardlibre.com

Jean Romain
Raconte-moi la route
Slatkine
2020
202 pages

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