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Quel est le prix du porno? La morale face à la jouissance d’une pornstar7 minutes de lecture

par Diana-Alice Ramsauer
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la voie humide

Les bouquins du mardi – Diana-Alice Ramsauer

«Il y a une équation qui ne peut plus se faire – c’est celle qui prétendait qu’une fille qui aime le sexe est une fille qui n’a pas grand-chose à raconter.» Cette phrase de Virginie Despentes, en préface de la réédition en poche de La voie humide (2007) de Coralie Trinh Thi, est un concentré de ce que veut nous raconter ce livre: non, une pornstar n’est pas stupide par essence. Oui, on peut prendre du plaisir en tournant une double pénétration. Merde, foutez-vous la paix, cette morale tue. Libertaire, anti-«isme», et profondément meurtrie, la hardeuse Coralie Trinh Thi joue la transparence dans une écriture explicite. Très explicite.

La voie humide n’est ni un livre érotique ni pornographique. Contrairement à un film de cul – «qui ne sert qu’à se masturber», selon Coralie Trinh Thi – ce récit est bel et bien une autobiographie. Celle d’une pornstar des années 90. Mais qu’on se comprenne bien: une autobiographie, c’est toujours bien plus qu’une autobiographie.

Pour faire court, Coralie Trinh Thi naît d’un père Hells Angels et d’une mère irresponsable. Une famille qui la pousse à devenir une «enfant-adulte» très tôt. S’en suit alors une adolescence ni particulièrement triste, ni particulièrement torturée, ni particulièrement compliquée. Une relative indépendance dans des familles d’accueil. Des cours au lycée qui ne la passionnent pas, sauf peut-être la littérature et la philosophie, où elle excelle. Des rencontres. Dont certaines avec des punks à chien, qui lui apprennent à faire la manche. Le milieu gothique: la musique, mais également les multiples jupons, les corsets, les bas déchirés, et les traits sous les yeux. Une sexualité de jeune adulte avec des petits copains plutôt cools. Un peu de drogue, pour s’ouvrir à de nouvelles dimensions. The Cure et son album Pornography. The Cure. Et peut-être The Cure.

Casting dans le métro

C’est vrai, le style de Coralie Trinh Thi est excentrique. Alors un jour, dans le métro, un photographe l’approche. Il veut prendre des clichés, c’est tout. Elle refuse. Au bout du troisième type, elle se glisse dans son appartement. Elle se fait payer. Elle aime ça. Et elle commence petit à petit à faire du nu. Cette transition qu’elle raconte n’est pas glauque. Pourquoi le sexe le serait-il? C’est un choix. Elle aime l’objectif. Elle se sent très vite à l’aise. Alors, lorsqu’elle voit une petite annonce qui propose une sorte de contrat à long terme pour faire des photos et entretenir une correspondance avec les destinataires de ces images, c’est bingo: un revenu stable qui lui offre l’indépendance dont elle a besoin pour continuer ses études.

C’est son premier travail en lien avec le magazine Hot Video, car rappelons-le, nous sommes dans les années 90. Le porno se consomme pratiquement uniquement sur du papier glacé, au travers de cassettes VHS et via Canal+. La relation de travail que la jeune femme tissera avec cette revue spécialisée va la promouvoir comme jamais.

Gang bang, king size et DP

Coralie Trinh Thi est à peine majeure et elle veut tout essayer, tout découvrir. Elle veut connaître les limites de son corps, savoir ce qui la fait vibrer, comprendre les mécanismes de la sensualité. Elle commence les tournages. N’a pas peur de la double pénétration, déteste les membres king size, les vieux et les gang bangs, mais aime se retrouver avec des partenaires divers, hommes et femmes. Et elle jouit. Les descriptions des corps-à-corps, que ce soit ceux de sa vie privée ou ceux effectués devant la caméra, sont un délice littéraire.

Elle devient une hardeuse très en vue. Peut-être pour son naturel. Parce qu’elle ne simule pas. Et que les réalisateurs voient qu’elle prend du plaisir. Elle ira jusqu’à recevoir un Hot D’or en 1996, ce qui est l’équivalent d’un César dans le monde pornographique. Nous n’aurons pas le temps de parler de l’expérience Baise-moi – le film tiré du livre du même nom, écrit par Virginie Despentes et qu’elles réaliseront ensemble. Mais cette aventure changera sa perception du monde pour le meilleur et pour le pire.

Difficile de savoir à quel moment tout bascule. Mais disons peut-être, pour faire court, que la magie se brise à l’instant où son activité ne passe plus inaperçue dans le grand public. Lorsqu’elle commence à ne plus être Coralie, mais seulement «la pornostar». Dès les premiers regards malveillants dans la rue. Ou lorsque les amis de ses amis les «préviennent» que leur pote tourne dans des vidéos porno (alors qu’ils le savent très bien). Et peut-être pire encore, quand son copain, ses copains successifs, ne peuvent plus l’assumer telle qu’elle est. Elle s’en rend compte: son métier blesse les gens qu’elle aime. A commencer par elle.

Nous ne pourrons jamais comprendre

La voie humide, c’est l’histoire d’une jeune fille qui plonge corps et âme dans la sensualité avec une soif d’apprendre hors du commun. Mais c’est aussi le récit d’une femme brisée par l’exposition crue et les normes morales, commerciales, chrétiennes.

Ce livre est une manière de dénoncer ce qu’elle a vécu. Elle veut parler. Dire. Expliquer. Elle semble pourtant avoir une peur viscérale d’être mal comprise avant même d’avoir pu ouvrir la bouche. C’est certainement pour cela que son récit est explicite en tout: ses sentiments, la sexualité, les doutes, la rage, la pulsion de mort. Quelque 800 pages pour tout raconter et être sûre que l’on mesure les nuances. Avec un sentiment pourtant: nous ne pourrons jamais saisir toutes les subtilités de son parcours et de sa manière de penser.

Chère Coralie, tu auras beau multiplier les récits d’expériences de tournage jusqu’à l’overdose, nous décortiquer tes histoires d’amour – multiples – et argumenter sur ta pensée libertaire, nous ne te connaîtrons jamais telle que tu es. Et ce n’est pas un livre qui arrêtera celles et ceux qui t’ont jugée. (D’ailleurs… pardon pour le tutoiement: peut-être considère-t-on trop facilement que ta vie – parce que tu as décidé de nous la décrire au plus profond de ton intimité – nous appartient un peu? Note à soi-même: C’est votre parcours et il vous appartient.)

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Un anti-féminisme féministe

Si la maison d’édition Au diable Vauvert a décidé de ressortir ce livre aujourd’hui, près de quinze ans après sa parution originale, ce n’est pourtant certainement pas pour rien. Coralie Trinh Thi est, malgré son antiféminisme revendiqué, l’une des figures de liberté, libertine, libertaire, qui a inspiré, en fond, une nouvelle génération de femmes consentantes qui revendiquent le fait de jouir, avec ou sans partenaire, dans des pratiques et des relations aussi diverses que variées. Cela n’aura donc pas été vain.

Ecrire à l’auteur: diana-alice.ramsauer@leregardlibre.com

Crédit photo: © Diana-Alice Ramsauer pour Le Regard Libre

Coralie Trinh Thi 
La voie humide 
Au Diable Vauvert 
2022 [2007] 
781 pages

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