Leïla Slimani, une écrivaine enfermée pour une nuit

Les bouquins du mardi – Lauriane Pipoz

Dans son dernier ouvrage, l’auteure marocaine Leïla Slimani s’immerge dans une introspection à l’occasion d’une expérience pour le moins inhabituelle: celle de dormir dans un musée. Son essai narre les émotions qu’elle a ressenties et sert de support à une plongée dans ses souvenirs.

Se faire enfermer dans un musée? C’est l’expérience qu’a tentée Leïla Slimani et qui sert de base à son dernier livre, Le parfum des fleurs la nuit. Sur une terrasse, son éditrice lui propose d’aller passer la nuit «au sein de la Punta Dogana, monument mythique de Venise, transformé en musée d’art contemporain». Elle accepte; non pas pour «la perspective de dormir à proximité des œuvres d’art», mais pour la simple expérience d’être enfermée. Une situation qu’elle chérit en tant qu’écrivain.

«Ce qui m’a poussée à accepter [la proposition], c’est l’idée d’être enfermée. Que personne ne puisse m’atteindre et que le dehors me soit inaccessible. Etre seule dans un lieu dont je ne pourrais pas sortir, où personne ne pourrait entrer. Sans doute est-ce un fantasme de romancier.»

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Rapidement, cet enfermement donne lieu à une introspection. L’auteure marocaine se laisse aller à des digressions, devenant le seul sujet du récit. Bien sûr, en racontant l’activité qu’elle ne peut dissocier d’elle-même: l’écriture. On découvre ainsi sous sa plume l’envers du décor du métier d’écrivain, qui fait tellement rêver. Or, il s’agit plutôt d’un art de vivre: il faut aussi être discipliné, savoir lutter contre toutes les distractions lorsqu’on a un sujet en tête ou savoir dire non aux invitations pour ne pas troubler sa créativité. Un art, une passion, mais qui peut presque sembler douloureux sous sa plume.

«Quand on écrit, il arrive que le bavardage vous agresse, que l’exercice de la conversation se révèle insupportable. Peut-être parce qu’il contient tout ce que vous redoutez: les clichés, les lieux communs, les phrases toutes faites qu’on dit mais qu’on ne pense pas. Les proverbes, les expressions consacrées peuvent se révéler d’une violence extrême dans ces moments d’écriture où l’on tente de saisir l’ambigu, le flou, le gris.»

Leïla Slimani se livre aussi à des confessions liées à son histoire, comme l’accusation dont a été victime son père (il passera un an en prison), son adolescence et, surtout, les dualités qui l’animent. Sa nationalité: ayant grandi dans un pays arabe au sein d’une famille francophone, elle révèle avoir toujours l’impression de vivre dans le pays des autres. La volonté d’être enfermée: elle souhaite ardemment être en captivité et veut en même temps y échapper, «conquérir le dehors».

«A présent, seule et pieds nus dans ce musée, je me demande pourquoi j’ai tant voulu être enfermée ici. Comment la féministe, la militante, l’écrivain que j’aspire à être, peut être fantasmer de quatre murs et d’une porte bien fermée? […] Avoir la paix est un fantasme égoïste.»

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«Ecrire, c’est jouer avec le silence»

L’art d’écrire se mesure dans «ce qu’on ne dit pas». A partir des anecdotes que l’auteure déclame et des personnalités ou artistes qu’elle cite, le lecteur peut deviner les émotions qui l’ont traversée lorsqu’elle a passé la nuit dans ce musée. Parce qu’au final, on sait très peu de choses sur ce moment privilégié: les œuvres ne lui servent que de prétexte, de point de départ pour retrouver des souvenirs et réfléchir à sa propre vie.

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Dans cet ouvrage, Leïla Slimani révèle avec nostalgie et porte un regard critique, parfois dur, sur sa propre vie, qui offrent des clés de lecture pour ses autres ouvrages. Ses propos, comme lorsqu’elle parle de la mort de son père qui lui a permis d’une certaine manière de s’émanciper, sont parfois violents, mais jamais exagérés: ils contiennent une certaine pudeur. Elle ne fait toutefois pas mystère de son goût pour les mensonges. Dans cet ouvrage, qu’est-ce qui est vrai et qu’est-ce qui est faux? Peu importe; les mots sonnent juste à qui veut les entendre.

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«Je veux laisser les questions sans réponse car c’est dans ces fossés, dans ces trous noirs que je trouve la matière qui sied à mon âme. C’est là que je tisse ma toile, que j’invente des espaces pour la liberté et pour le mensonge, qui sont, à mes yeux, une seule et même chose. […] Beaucoup pensent qu’écrire, c’est reporter. Que parler de soi c’est raconter ce qu’on a vu, ce dont je ne sais rien mais qui pourtant m’obsède. Raconter ces événements auxquels je n’ai pas assisté mais qui font néanmoins partie de ma vie.»

«Ma tante, à plus de soixante ans, n’osait pas fumer devant son frère. Car, c’est bien connu, les femmes qui fument n’ont pas de vertu. Mes parents voulaient que nous soyons des femmes libres, indépendantes, capables d’exprimer des choix et des opinions. Mais ni eux ni nous ne pouvions être indifférents au contexte dans lequel nous grandissions et à ces «lois invisibles» qui régissaient l’espace public. Alors, ils nous incitaient à la prudence, à la discrétion quand nous franchissions les murs bienveillants de la maison.»

Ecrire à l’auteure: lauriane.pipoz@leregardlibre.com

Image d’en-tête: Leïla Slimani à la Foire du livre de Francfort, en Allemagne, en 2017 © Heike Huslage-Koch / Wikimedia CC 4.0

Leïla Slimani
Le parfum des fleurs la nuit
Editions Stock
2021
151 pages

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