«Martin Eden», contre les chimères de l’individualisme

Les bouquins du mardi – Diana-Alice Ramsauer

Bats-toi ou crève. C’est en suivant cette philosophie que Martin Eden, un ouvrier, galérien, marin et blanchisseur décide de s’instruire. Par amour aussi. Il veut s’élever socialement pour plaire à une dame: Ruth Morse, une petite bourgeoise qui se révèle petit à petit aussi inintéressante que l’ensemble des tristes personnages de son rang. L’histoire se passe il y a plus de cent ans aux Etats-Unis. La lutte des classes fait rage et l’auteur, Jack London, me crache au visage la laideur du monde au travers d’une brillante histoire d’amour.

Tout commence par une rencontre. Un truc vaguement romantique: un marin bourru, maladroit, animal, aux mains calleuses qui tombe amoureux d’une belle petite pucelle «de la haute». Elle est niaise, rougissante et a la peau douce. On a donc d’un côté, Martin Eden, un homme de la classe ouvrière et de l’autre, Ruth Morse, une femme de la petite bourgeoisie. Il use de l’argot, elle parle poésie. Il habite dans une petite piaule louée chez sa sœur. Elle loge dans la maison de ses parents enrichis par une rente. Le récit se déroule au tournant du XIXe et du XXe siècle: c’est donc une bonne vieille histoire d’amour impossible et Jack London en joue, pour nous amener à ses fins.

Voilà ce que [Martin Eden] était: un chien endormi au soleil. Des visions nobles et magnifiques lui apparaissaient, et il ne savait que gémir et aboyer vers Ruth. Mais il ne dormirait plus au soleil. Debout, les yeux grands ouverts, il lutterait, travaillerait, souffrirait, en attendant le jour où, la langue déliée et les yeux dessillés, il saurait lui faire partager ses richesses cérébrales.

Pour Martin, tout est paillette et ravissement chez Ruth: sa culture, ses manières, ses raisonnements. Comme il voit bien qu’il n’a rien d’un prince charmant, pour la séduire, il décide donc de s’instruire. Il apprend en autodidacte, se rend à la bibliothèque publique, passe ses journées à étudier, dilapidant son maigre pactole gagné grâce à quelques mois en mer. Elle, Ruth, l’aide. Les échanges lors desquelles elle corrige son langage de charretier sont un délice pour l’oreille: du moins, lorsque l’on aborde le texte, comme je l’ai fait, au travers d’un audio livre.

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Petit à petit, chez Ruth, une autre sensation se dévoile. Elle se rend bien compte que le mauvais garçon la titille; ça ressemble à de l’amour, à du désir. Des pensées qui la dégoûtent un peu. On est bien loin de la libération sexuelle. Mais cette relation est surtout un peu gênante, car elle est très asymétrique. «Il [Martin Eden] m’amuse, je crois, comme un bull-dog», c’est ce qu’elle dit un jour à sa mère. Voilà, la jeune délicate voit le bourru comme un petit chiot à éduquer. Martin est une œuvre caritative.

La banalité moutonnière de bourgeois

Et pourtant après quelques mois d’étude de la grammaire et de lecture intensive du dictionnaire, Martin Eden – qui est, à plusieurs niveaux, l’alter ego de Jack London – se met à écrire: de la poésie, de petits récits, quelques essais philosophico-poétiques. Au début, cette démarche n’a pas réellement de visées littéraires. En réalité, Martin veut surtout gagner de l’argent. Car l’ouvrier matérialiste et sans le sou se rend bien compte qu’écrire pour des revues rapporte bien plus que de trimer sur un bateau pendant des mois. Sauf qu’il peine à être publié. Naît alors en lui une rage aveugle. On peut parler d’acharnement: «Tu rosseras bien les éditeurs, même si ça te prend onze ans. Tu ne peux pas t’arrêter là. Il faut continuer. C’est une lutte sans merci.»

Si les retombées financières sont plutôt absentes, intellectuellement, il ne tarde pas à dépasser sa maîtresse. C’est là que le récit se complexifie: Martin Eden commence à éprouver un dégoût total pour cette classe sociale à laquelle appartient Ruth: «Je suis frappé de voir que ceux qui ne sont pas complètement nuls sont assommants». Les personnages qui défilent dans le salon de la famille Morse sont tour à tour des perroquets sans idées propres. Des républicains dogmatiques. Des musiciens dénués de toute sensibilité. Ou encore, tout simplement, de petits fonctionnaires rasoir. La valse des adjectifs résonne dans mes écouteurs d’auditrice, aussi bruyamment que les illusions d’Eden se brisent.

«Le milieu, les sommets auxquels [Martin Eden] avait aspiré, les gens dont il avait rêvé devenir l’égal le désappointaient. […] Il était loin de se douter que les êtres remarquables sont semblables aux grands aigles solitaires qui planent très haut dans l’azur, au-dessus de la terre et de sa banalité moutonnière. »

A ce stade, nous sommes alors plus ou moins à la moitié du livre. La petite bourgeoisie prend cher sous la plume de Jack London. Et malgré l’amour qui persiste, même Ruth se fait largement descendre. Martin est toujours aussi pauvre, voire davantage encore, mais il a allumé plusieurs lumières de son intellect: la philosophie et la politique.

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L’art comme une finalité

Vu la profondeur de l’ouvrage, il serait bien dommage de réduire ces 400 pages à une histoire d’amour. Si la relation qu’entretient Martin avec Ruth le tire indéniablement vers le haut, c’est la rencontre avec un autre personnage qui le révèle totalement: le poète Russ Brissenden. A de nombreux égards, il semble être la voix de la vérité; ou du moins, la vérité que Jack London souhaite nous chuchoter. Brissenden aussi éprouve de la répulsion pour sa propre caste d’hypocrites, «des estomacs guidés par des préjugés intellectuels et artistiques».

D’ailleurs, cette classe sociale se nourrit des histoires niaises et superficielles racontées sur les pages des magazines dans lesquels Martin essaie pourtant éperdument d’être publié. «Aimez la beauté pour elle-même et laissez les revues tranquilles. […] Pourquoi rester dans ces cités malsaines et pourries? Vous vous tuez à essayer de prostituer la beauté, et c’est tout. […] il ne faut être esclave que de la beauté», conseille un jour le poète à notre héros. Et cela lui parle. Car si l’écriture a bien une raison financière, du moins au début, elle devient rapidement aussi un besoin viscéral: Martin ne peut plus s’empêcher d’écrire certaines histoires: «la joie de créer».

L’art est devenu une finalité. Elle s’oppose à la culture bourgeoise unanime et codifiée. «Je ne subordonnerai pas mon goût au jugement unanime du public», balance-t-il à la figure de sa bien-aimée lorsqu’elle lui assure qu’il n’est pas capable de comprendre un opéra: il manque d’éducation en la matière, prétend-elle. Il refuse cette culture qui sert uniquement de liant entre les participants d’une soirée mondaine en oubliant le rôle esthétique intrinsèque qu’elle pourrait contenir.

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Se placer du bon côté de la lutte sociale

Pour finir, la politique occupe une place extrêmement importante dans la deuxième moitié du livre. Si Ruth est une conservatrice à la morale bien établie, Martin est un radical casseur de codes. De prime abord, on pourrait le considérer comme un bon gauchiste, anarchiste ou socialiste, tout comme Jack London l’était. Et pourtant, ce n’est pas si simple: Martin Eden n’est pas Jack London. Martin Eden serait même, par rapport à son auteur, un double un peu diabolique qui se place du mauvais côté du match social.

Pour notre personnage de fiction, la société dans son entier est esclave. Esclave de la faiblesse. Les seuls qui ne le sont pas sont «les millionnaires et leurs valets conscients. Ceux-là au moins savez de quel côté leur tartine est beurrée et pourquoi». Le père Morse – tout comme bon nombre de ses semblables –  est un «valet inconscient». Un homme qui pense détenir le pouvoir et prône l’égalité tout en étant subordonné à ses maîtres, les capitalistes. En somme, des personnes qui prônent une certaine régulation pour étouffer leurs propres lacunes. «Par un phénomène d’autosuggestion, vous vous persuadez que vous croyez au système des compétitions et à la suprématie du plus fort et en même temps, vous [encouragez], tant et plus, toutes les mesures capables de diminuer la puissance du plus fort [sur les plus faibles]». La langue de Martin Eden devient de plus en plus acide, précise et dénonciatrice: comme l’impression pour moi d’assister, vibrante, à un discours, assise au premier rang d’une assemblée politique.

De son côté, Martin nie totalement le principe d’égalité, c’est en cela qu’il se définit antisocialiste: «je crois que la course est gagnée par le plus rapide, que la vie est au plus fort». Martin Eden est un individualiste. Il croit en la théorie de l’évolution que l’on pourrait vulgairement résumer en «soit tu es fort, soit tu te transformes pour survivre, soit tu crèves». Martin est l’exemple même du self-made man, l’incarnation du «si on veut on peut», d’où que l’on vienne. Il ne jure d’ailleurs que par les théories d’Herbert Spencer (proches du darwinisme).

Si Martin Eden et Jack London se ressemblent, partagent une histoire, vivent une fin commune, c’est dans ce rapport à l’individu que réside la plus grande des différences. Ce récit de 1909 sonne comme un cri de désespoir: même le plus robuste des marins, capable de gravir les échelons, de tenir des discours enflammés et même d’avoir du succès aux yeux de la société, est en fait esclave de sa faiblesse. Sans la conscience de cette défaillance humaine – et sans trouver une organisation (socialiste, selon Jack London) et collective qui permet de la combler – tout humain risque de se perdre. C’est bien ce que m’a raconté Martin Eden, puisque c’est cet individualisme borné qui le fera sombrer. Très profond dans les abîmes.

Ecrire à l’auteure: diana-alice.ramsauer@leregardlibre.com

Crédit photo: © Ole Fossgård

Jack London
Martin Eden
Texte lu par Denis Podalydès
Traduction de Francis Kerline
Audiolib Editions
2019

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