Le livre, plus qu’un bien essentiel

Le Regard Libre N° 69 – Jonas Follonier

La crise que nous traversons, tragique à bien des égards, emporte avec elle d’intéressantes controverses. Dans toute tragédie, il y a de la gravité, et donc de la profondeur.Parmi les passionnants débats ayant occupé les dernières semaines, on trouve celui sur l’importance des livres dans la vie des gens. La thématique s’est imposée au premier plan lorsque le gouvernement français a décidé de fermer les librairies pour le second confinement – j’écris «second» et non «deuxième», car il est permis d’être optimiste. Très justement, les libraires se sont offusqués de cette mesure en constatant que les FNAC et autres supermarchés vendant des livres étaient, eux, ouverts.

Un vent de fureur est ensuite apparu lorsque le gouvernement français, «dans un souci d’égalité», a annoncé la fermeture des rayons livres dans les supermarchés plutôt que la réouverture des librairies. Pour beaucoup, moi y compris, cette nouvelle a résonné comme une absurdité. Rouvrir les librairies aurait tout aussi bien respecté le «souci d’égalité» de l’Etat, évidemment, et cela aurait permis à ces dernières de repousser quelque peu la perspective de leur mort économique. Oui mais voilà, laisser les librairies ouvertes en plein confinement alors que d’autres établissements doivent fermer, cela suppose un argument choc et, il faut le dire, inégalitaire en soi: celui qu’un livre, contrairement à d’autres produits ou services, est un bien essentiel pour l’être humain dans nos sociétés.

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Or, la question de savoir si les livres sont des biens essentiels, question qui semble vite réglée lors d’une discussion, peut s’avérer très complexe. Si nous tenons à parler, pour citer en substance Descartes, «clairement et distinctement», en somme à savoir exactement le sens de ce que l’on dit, alors il convient d’abord de définir ce qu’est un bien essentiel avant d’affirmer si le livre en est un ou non.

Si un bien essentiel est un bien sans qui un être humain ne pourrait pas vivre, voire survivre, autrement dit un bien de première nécessité, alors le livre n’en est pas un, vu toutes les personnes sur Terre qui n’ont jamais ouvert un bouquin. Si, par contre, un bien essentiel est un bien qui permet à l’Homme de s’accomplir, de faire usage de certaines de ses facultés, alors le livre a en effet de bonnes chances d’être un bien essentiel, en tout cas plus qu’une décoration pour nain de jardin.

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Il n’empêche, si le livre est défini comme un bien essentiel pour ces raisons-là, que dire des pièces de théâtre, des concerts et autres formes d’art? Faudrait-il laisser ouverts tous les lieux culturels, sous prétexte que la culture est un bien fondamental? Le fait est que ces institutions ne touchent pas toujours un large public. Il y a donc un risque à parler de culture, «notion fourre-tout, qui semble signifier ‘‘loisirs intelligents réservés à l’élite’’», pour reprendre les mots d’Alexandre Lacroix sur les réseaux sociaux. Comme il le relève, cette perception est aussi dangereuse que la perception inverse: celle des librairies comme des commerces non-essentiels, qui condamne la lecture à n’être qu’un passe-temps.

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Le livre ne peut être résumé ni à un passe-temps parmi d’autres, ni à une nourriture pour amateurs de culture. Le livre est d’abord un outil pour apprendre à lire et à écrire. Et pas seulement lire et écrire d’autres livres, mais tous les textes de notre quotidien! Il est le matériau même de l’école. Il est le prolongement du corps, le support premier de la vie.

Ecrire à l’auteur: jonas.follonier@leregardlibre.com

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