«Un rêve, deux rives», un récit franco-algérien tout en chair

Les bouquins du mardi – Diana-Alice Ramsauer

C’est un ouvrage qui balance entre le «wow» et le «dommage». Vous n’êtes pas spécialistes de l’Algérie et vous voulez découvrir son histoire à travers Nadia, deuxième génération d’immigrée venue d’Afrique du nord? C’est un «wow», foncez. Vous êtes une personne curieuse de comprendre les enjeux sociaux actuels en Algérie – le Hirak par exemple – et en France – au hasard, la fracture sociale – à travers un autre regard? Vous risquez d’être frustrés, comme je l’ai été. Dommage.

Un rêve, deux rives traite de l’Algérie et du rapport que la narratrice, Nadia – l’auteure du texte – entretient avec ce pays. Nadia vit dans un HLM en banlieue parisienne, avec son père Ahmed, sa mère – l’une des quatre épouses ou concubines successives qu’aura le patriarche durant sa vie – et les quelques frères et sœurs encore en âge d’habiter à la maison. Au travers de souvenirs choisis, Nadia dépeint son quotidien entre la petite fille qu’elle était et la journaliste qu’elle est devenue.

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Des langues qui se délient

Très vite, la narratrice évoque le Hirak, ce mouvement populaire algérien déclenché en 2019 pour protester contre la candidature à un cinquième mandat du président Abdelaziz Bouteflika, décédé le 17 septembre dernier.

«L’émergence du Hirak, ce soir d’hiver, a été pour moi l’affranchissement de la peur. La fin de toute cette haine qui, des cafés du centre d’Alger au HLM de banlieue, sourd contre le pouvoir invisible et surplombant des généraux. Contre cette clique qui a monnayé la paix contre l’oppression, en ne laissant aux Algériens que le nationalisme folklorique et cathartique du drapeaux vert et blanc brandi partout, à tout occasion.»

Si la pandémie a peu à peu étouffé ce mouvement (en tous cas médiatiquement), la mobilisation aura libéré toute une partie de la population. Comme le dit l’auteure, c’est une peur qui s’en va. Elle-même n’a vécu l’Algérie que depuis son HLM parisien, mais cet événement, bien que raconté en à peine quelques paragraphes, semble être le point de départ du récit: comme si ce mouvement lui donnait la liberté d’écrire sur l’Algérie et de se replonger dans son passé. Ou plutôt celui de son père, Ahmed, arrivé en métropole en 1948. Un passé que, peu à peu, l’on découvre politique. Très politique.

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Trente ans après, une guerre toujours invisible

Nadia se permet donc de raconter son enfance. L’un de ses souvenirs, qui révèle là aussi le fond historico-politique du récit, est le départ de l’un de ses frères pour son service militaire français en Algérie à la fin des années 80. Pour qui connaît l’histoire du pays, cette période marque le début de ce que l’on a appelé la «décennie noire». Une période sanglante, où la montée de l’islamisme s’est mêlée aux meurtres d’intellectuels, tout cela dans un contexte économique déplorable.

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Sur ce point, on peut marquer un premier «dommage». L’auteure aurait pu profiter de ce frère au pays pour décortiquer ces années particulièrement lourdes. Il n’en est malheureusement rien. Ou très peu. Est-ce encore de l’histoire trop récente pour oser raconter? Est-ce trop tôt? Tout comme Alice Zeniter dans L’art de perdre (roman primé et en de nombreux points similaire au présent ouvrage), Nadia Henni-Moulaï a décidé de survoler ce moment de l’histoire. La difficulté de raconter cette période, a fortiori pour des filles d’immigrés algériens, en France au moment au moment des faits, semble insurmontable. Espérons que les enfants du Hirak puissent s’y plonger à l’avenir plus librement. En attendant, cette période reste la «guerre invisible», comme l’historien Benjamin Stora l’a tristement nommée.

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Plus globalement, au travers de ses souvenirs, Nadia Henni-Moulaï raconte par flash les éléments de sa vie quotidienne: les regrets d’un père, sans cesse tiraillé entre la France, ce pays choisi, et l’Algérie, ses racines; le transfuge de classe que vit Nadia entre sa banlieue et l’université; le racisme ordinaire qui transparaît dans leur vie de tous les jours. Des éléments répétés à l’envie. Comme un refrain.

Du sang, des os et de la chair

J’ai tendance à penser que pour qu’un roman soit bon, il lui faut un squelette solide, c’est-à-dire une trame de récit robuste. J’aime également que le sang qui coule entre les lignes de l’histoire ait une morale et surtout un fond politique. Et pour finir, pour que le roman soit réellement un roman et non une livre d’histoire géopolitique, il lui faut de la chair, quelque chose qui enrobe: des émotions, celles des personnages.

Un rêve, deux rives a tout cela. Et pourtant, l’ossature dessine une légère scoliose. L’histoire que l’auteure raconte volontairement sans ligne chronologique pure passe d’un élément à un autre et saute les décennies, en avant comme en arrière. Un choix narratif qui permet d’éluder des questions, pour y revenir plus tard. Un zigzag qui complique malgré tout la lecture et fragilise la colonne du récit.

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Quant à la chair du récit, l’emballage, le paquet cadeau? La ganache est abondante. Trop abondante: elle empêche le corps de se déplacer avec aisance. Si la doudoune permet de tenir au chaud le récit politique, dans ce cas, il dilue le fond. Et frôle le sentimentalisme.

Malheureusement pour Nadia Henni-Moulaï, les récits d’Algériens (Algériennes) racontés depuis la France, les quotidiens de «petites beurettes» de HLM et les traumatismes de la guerre d’indépendance sur plusieurs générations constituent du déjà-vu. Les promesses faites à demi-mot au début du roman laissent donc un petit goût d’inachevé. En 2021, alors que les tensions sociales de part et d’autre de la Méditerranée sont vives et que la France se prépare à nouveau à voter, on en aurait peut-être attendu davantage.

Ecrire à l’auteure: diana-alice.ramsauer@leregardlibre.com

Nadia Henni-Moulaï
Un rêve, deux rives
Editions Slatkine & Cie
2021
256 pages

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