Viol et personnes de jadis: récit d’un malheureux «Soir de fête»

Les bouquins du mardi – Lauriane Pipoz

Dans un roman où se côtoient plusieurs niveaux, les journalistes français Mathieu Deslandes et Zineb Dryef racontent un secret de famille. L’ouvrage est en grande partie écrit à la première personne, puisqu’il est tiré de l’enquête réalisée par le premier sur les origines de son grand-père. Mise en dialogue avec des problématiques actuelles, l’investigation de Soir de fête traite du consentement, mais aussi de l’émoi que peut susciter un changement d’histoire familiale et de la délicatesse que demande une reconstitution historique.

Soir de fête s’ouvre sur la déclaration d’une naissance à la mairie, en 1923. L’anecdote est agréable à lire, augmentée de détails certes romancés, mais qui donnent du relief à ce récit historique. Les chapitres du livre se succèdent à un rythme soutenu, alternant entre deux périodes principales: celle du viol de l’arrière-grand-mère de Mathieu Deslandes lors d’un bal annuel et celle de la découverte d’une partie de ses origines par ce dernier.

La première, amenée sous forme romanesque, passionne le lecteur: le narrateur y présente des personnages, les décrit, imagine leur quotidien et leurs interrogations. Pourquoi le bal était-il l’événement de l’année? Comment les femmes seules étaient-elles perçues? A quelles difficultés pouvaient faire face les «filles-mères» dans leurs familles? Autant de préoccupations qui étaient centrales au début du XXe siècle. Des problèmes qui traversaient les classes sociales, de la province française à la Ville.

Sur quoi s’est basé Deslandes pour restituer des personnes de l’époque? Tout est parti d’une déclaration de sa grand-tante, rencontrée lors d’un enterrement. Il tire ensuite les fils de cette histoire vieille de presque un siècle en allant interroger les protagonistes de cette épopée. On le suit donc à travers champs pour aller à la rencontre de cousins, voisins et autres lointains parents.

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Il n’hésite pas à partager ses impressions, mais aussi ses doutes: quelle empathie avoir pour des personnes de sa famille qui sont décédées depuis longtemps? Peut-on se fier aux témoignages des personnes interrogées? Est-ce que cela remet en question notre identité?  L’auteur tente de répondre à ses questions sans oublier des traits d’humour fort bienvenus dans un sujet aussi lourd, voire d’humour noir, qui rappellent qu’une certaine distance s’instaure nécessairement entre les générations d’une même famille.

Une histoire ancrée dans le présent

Mais son enquête ne se limite pas à des anecdotes: l’auteur n’a pas hésité à aller fouiller les archives pour contrôler les faits avancés. Sans partir dans une rigueur trop historique qui risquerait de perdre le lectorat – dont l’auteure de cet article, toute historienne qu’elle est, ferait clairement partie –, certaines dates et l’appui de données contenues dans certains documents, factices ou non, donnent une structure solide pour appuyer le propos. L’histoire reste donc contenue dans le camp du roman, qui nous raconte une aventure tragique, mais sur laquelle il faut savoir prendre du recul.

«Comme des personnages de Molière, les membres de la famille que nous évoquons sont réduits à une ou deux caractéristiques, celles qui leur ont permis de traverser le temps. C’est pratique, ça colore la mémoire. Et qu’importe si la complexité des êtres est anéantie: une audace géographique vous transformera en aventurier, une fâcherie mémorable vous assignera un mauvais caractère, une épouse «pas commode» fera de vous un homme faible. Ce sont les risques de l’éternité.»

Pour cela, un dernier niveau intervient, et pas des moindres: les dialogues avec Zineb Dryef, compagne de l’auteur, qui apporte une autre perspective à la notion de consentement, centrale dans ce livre. Elle met le doigt sur une donnée importante, qui n’est pas nouvelle, mais qu’il est toujours bon de se rappeler: la perception de cette notion a bien sûr évolué, mais certains de ses éléments problématiques, comme ses contours flous, sont toujours d’actualité. En témoignent les multiples ouvrages sortis sur le sujet qui continuent de passionner un large lectorat, à l’image du récent et retentissant témoignage de Vanessa Springora, Le Consentement.

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Ces dialogues pourraient presque relever d’une troisième période dans le récit, celle d’une prise de conscience de l’auteur après son enquête. Une prise de conscience à laquelle il est difficile d’échapper suite à la vague #MeToo, mais qu’il est toujours bien d’illustrer avec des exemples. Et qu’il est possible d’amener par d’autres moyens que la réponse à la violence par la violence. La littérature épouse à merveille ce genre de démarches.

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Crédit photo: © Jean-François Paganelli

Ecrire à l’auteure: lauriane.pipoz@leregardlibre.com

Mathieu Deslandes et Zineb Dryef
Soir de fête
Editions Grasset
2019
240 pages

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