« Le coeur en braille » ou l’échec de cette fin d’année

Les mercredis du cinéma – Jonas Follonier

Marie (interprétée par Alix Vaillot) est une jeune fille atteinte d’une maladie des yeux qui lui fait perdre progressivement la vue. Victor (interprété par Jean-Stan du Pac), un camarade de classe, est épris d’elle, même s’il met du temps à l’avouer. Lui n’a pas de problème de vue : il souffre plutôt de son incapacité à avoir des bonnes notes. S’installe alors une histoire d’amitié puis d’amour entre Victor et Marie, elle lui donnant des cours de soutien, lui l’aidant à cacher sa maladie pour pouvoir participer au concours dont elle rêve tant : une audition de violoncelle.

L’histoire s’annonce prenante, elle est d’ailleurs tirée d’un roman au même titre que le film. Or l’oeuvre qui nous est présentée sur les écrans depuis aujourd’hui possède tant de défauts que cela fait mal au coeur. La réalisation est ratée, voilà bien un constat qui met d’accord Le Monde, Télérama et la plupart des autres médias, auxquels s’ajoute Le Regard Libre. Continuer la lecture de « Le coeur en braille » ou l’échec de cette fin d’année

Charles Aznavour reçoit le prix Nikos Gatsos 2016

Regard sur l’actualité – Jonas Follonier

Cette semaine, Charles Aznavour a reçu le prix Nikos Gatsos 2016 décerné aux auteurs de chansons. Il faut dire que le chanteur de nonante-deux ans en a écrit plus de huit cents, ce qui reste un très haut chiffre en comparaison avec les autres auteurs-compositeurs-interprètes. Or il est bien connu que ce n’est pas la quantité qui compte, mais la qualité. Et force est de constater que le jury, présidé par la chanteuse Nana Mouskouri, ne s’est pas trompé : les chansons d’Aznavour témoignent d’un talent remarquable d’écriture poétique et de sensibilité musicale. Mieux, elles définissent un style.

Le style d’Aznavour est constitué tout d’abord d’une certaine régularité métrique. Beaucoup de ses chansons sont composées de vers français classiques, à savoir d’alexandrins et d’octosyllabes, bien sûr arrangés çà et là pour les besoins de la musique. Aznavour, déjà dans sa génération, est l’un des seuls à montrer une telle rigueur poétique. Il convient de la saluer, d’abord en tant que telle, mais aussi pour le plaisir qu’elle procure à l’écoute de chansons telles que Le toreador, La mamma ou la récente Avec un brin de nostalgie. Continuer la lecture de Charles Aznavour reçoit le prix Nikos Gatsos 2016

William Sheller de passage à Genève

Le Regard Libre N° spécial « Langue française » – Jonas Follonier et Loris S. Musumeci

Une facette importante de la langue française, du moins depuis le XXème siècle, se devait d’être traitée dans cette édition spéciale : la chanson française. Parmi les grands représentants de cette tradition artistique phénoménale, il y a William Sheller. Son style a le mérite d’être à la fois classique et original ; nous sommes allés l’écouter au Théâtre du Léman le 19 novembre dernier dans le cadre de sa tournée Stylus.

Un concert original

Nous nous attendions à ce que le chanteur de septante ans nous proposât des chansons tirées de son dernier album, mais étrangement, ce ne fut pas le cas. Etrangement, car la tournée porte le même nom que l’album ; étrangement aussi, car Stylus est un opus absolument sublime, si ce n’est le meilleur de William Sheller : construit sur la même formule instrumentale que la tournée (piano, voix, quatuor à cordes), l’album réunit de véritables perles (Youpylong, Bus stop, Les enfants du weekend, …) que l’on aurait aimé entendre.

Nous comprenons rapidement la formule de la soirée : avant chaque chanson, Sheller explique au public le contexte dans lequel il l’a créée, entre souvenirs d’enfance et rêveries. L’émotion ne se fait pas attendre avec comme premier titre J’cours tout seul, bien connu du grand public, et Nicolas, une pépite de 1980 qui raconte l’histoire d’un enfant envoyé dans un pensionnant. On ne regrette pas la batterie de la version originale. Continuer la lecture de William Sheller de passage à Genève

« Baccalauréat »

Les mercredis du cinéma – Loris S. Musumeci

« Merci Monsieur, je vous revaudrai ça. »

Romeo (Adrian Titieni) exerce le métier de médecin dans une petite ville de Transylvanie. Sa vie ne semble ni trop inquiétante, ni triste. Si ce n’est qu’il vit dans un horrible quartier de banlieue mal construit et sale, mais aussi que la fenêtre de son domicile est, dès les premières scènes, brusquement brisée par le jet d’une pierre. Ce même matin, il doit accompagner sa fille unique, Eliza (Maria-Victoria Dragus), au lycée. Sa femme, Magda (Lia Bugnar), reste dans la chambre à coucher sans les saluer, à cause d’un mal de tête, précise-t-elle ; en somme, elle est dépressive.

Le voyage en voiture, à travers cette ville en chantier abandonné, est très calme et morne. La fille écoute sa musique ; le père conduit. Il essaie néanmoins de communiquer avec elle par quelque banale question : « Comment ça va ? ». Les réponses sont courtes. La voiture s’arrête près du lycée, mais non devant l’entrée comme d’habitude. Romeo se dépêche car il doit aller noyer son chagrin de vie dans une relation sexuelle avec Sandra, sa douce et intéressée maîtresse (Malina Manovici). Continuer la lecture de « Baccalauréat »

Lettre ouverte à Emmanuel Macron

Regard sur l’actualité – Nicolas Jutzet

Mon cher Emmanuel,

Tu as donc fini par me décevoir. Toi qui te vantais d’être le renouveau, celui qui devait parler avec franchise à la France, aux Français, tu ne serais finalement qu’une légère brise qui agite les frêles pages des journaux, un phénomène médiatique ? Loin de l’ouragan qui doit renverser cette table branlante qu’est devenue votre belle République… Pourtant, il faudra la détruire pour mieux la reconstruire. Sur des fondations solides, en arrêtant avec les solutions qui sont l’équivalent d’un emplâtre sur jambe de bois, un coup d’épée dans l’eau.

Emmanuel, je sais que tu le sais. Toi qui rappelles avec raison n’être ni de droite ni de gauche, hors de la logique des partis, toi qui as réussi le magnifique exploit de réunir plus de 120’000 personnes derrière toi, plus de 10’000 lors de ton meeting à Paris le weekend dernier (dans le même temps, le Parti socialiste réussit à en réunir 3’000 !) , toi dont le très bon livre rencontre un succès immédiat, toi, empli de légitimité, tu te disperses en entrant dans la bataille mesquine que tes adversaires te livrent. Continuer la lecture de Lettre ouverte à Emmanuel Macron

Rencontre avec Laurent Pernot, de l’Académie française

Le Regard Libre N° spécial « Langue française » – Sébastien Oreiller et Jonas Follonier

Il nous faudrait plusieurs pages de ce journal pour énumérer le parcours et les différentes fonctions de M. Laurent Pernot. Directeur de l’Institut de grec de l’Université de Strasbourg, il est membre de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres depuis 2012 et membre sénior de l’Institut Universitaire de France. Le 13 novembre 2014, par décret du Président de la République, Laurent Pernot a été nommé chevalier dans l’Ordre national du Mérite. Nous avons eu la chance de pouvoir l’interroger sur la rhétorique, dont il est un spécialiste internationalement reconnu.

S. O. et J. F. : La rhétorique n’a point de secret pour vous. Qu’est-ce qui vous passionne le plus dans ce domaine ?

Laurent Pernot : Personnellement, j’aime tout dans la rhétorique : l’élégance de la forme, les belles périodes, les réparties spirituelles, la discipline de l’intellect pour concevoir et ordonner les idées, l’analyse minutieuse des énoncés, la psychologie des auditoires… J’aime aussi l’élan collectif qui porte les rhétoriciens du monde entier et les fait se rassembler dans des sociétés internationales, comme la Société internationale d’histoire de la rhétorique (International Society for the History of Rhetoric), la Rhetoric Society of America, l’American Society for the History of Rhetoric, l’Organización Iberoamericana de Retórica, et tant d’autres. Mais s’il faut faire un choix, ce qui me paraît le plus important est le rôle de la culture rhétorique, des schémas et des modèles rhétoriques, dans le fonctionnement de la vie politique.

Cette passion ne doit pas toujours être facile à revendiquer.

Effectivement. Dans l’usage courant, le mot « rhétorique » est souvent péjoratif. C’est que la rhétorique suscite un double recul. Elle fait peur et elle fait pitié. Pitié, parce qu’elle est associée à une réputation de pauvreté intellectuelle, d’emphase, de sclérose et de scolastique, en raison de l’aridité des listes de figures ou du vide supposé des grilles de « lieux communs ». Peur, parce que la rhétorique est vue comme une arme redoutable, un art de tromper et de manipuler, sans préoccupation de vérité ni de moralité. Continuer la lecture de Rencontre avec Laurent Pernot, de l’Académie française

« Seul dans Berlin »

Les mercredis du cinéma – Loris S. Musumeci

« A partir de maintenant, nous sommes seuls. »

Otto (Brendan Gleeson) et Anna (Emma Thompson) Quangel vivent dans un modeste quartier berlinois. Sombres sont pour eux les années de la Seconde Guerre mondiale : Hans, leur fils unique, a été mobilisé au combat en France, le bon Führer paralyse de terreur toute liberté et le travail en usine est toujours plus intense, car « il faut augmenter la production ». Le couple reste néanmoins fidèle au parti du peuple, des honnêtes gens. Jusqu’au jour qui, par un fier courrier nationaliste, leur annonce la mort du seul fruit de leur progéniture. « Qu’est-ce qu’un homme peut donner de plus que son fils ? »

C’en est trop pour Otto ; le Führer devient le Menteur, et il faut agir contre lui et son emprise sur les Allemands. L’ouvrier achète alors des cartes, empoigne maladroitement sa plume et commence la diffusion d’une « presse libre ». Sa femme, elle aussi éperdument révoltée, se laisse séduire par l’engagement. Arpentant les rues de la capitale du Reich, discrètement, ils publient ces petits papiers mal écrits qui révèlent au grand jour des propos tels que : « L’hitlérisme c’est un monde où la force prime sur le droit. » ou « Ayez confiance en vous, pas en l’hitlérisme. » Chaque message se termine par l’incitation à propager le blasphème national : « Faites passer cette carte. Presse libre. »

Les modestes époux risquent à chaque instant leur vie, menacée de tout regard. Au fur et à mesure que les gens découvrent les billets sur leur palier, entre deux marches d’escalier ou dans le trame, la grande majorité d’entre eux les envoie à la police. L’inspecteur Escherich (Daniel Brühl), sous la violente pression de la Gestapo, est chargé de l’affaire. Les Quangel demeurent persécutés, seuls dans leur action, seuls dans Berlin.

Le film est directement inspiré du roman Jeder stirbt füt sich allein de Hans Fallada. Ce dernier narre, juste après la guerre, en 1947, la vraie histoire d’Otto et Elise Hampel, résistants et auteurs de ces cartes antinazies. Leur histoire est profondément touchante et honorable ; le roman, dont Primo Levi disait qu’il était « l’un des plus beaux livres sur la résistance allemande antinazie », poignant ; mais l’adaptation cinématographique, un véritable échec. Continuer la lecture de « Seul dans Berlin »

La gauche française…

Regard sur l’actualité – Jonas Follonier

Cinq mois avant les présidentielles françaises, la gauche se dessine. La première chose qu’il convient de remarquer, c’est qu’il y aura trop de candidats. La dispersion des voix constitue un piège que les ténors du côté babord de l’échiquier politique français auraient pu, et dû, éviter. De l’extrême gauche au centre-gauche, on pourrait bien compter pas moins de six candidats (et sans doute plus) : une écologiste, un(e) anti-capitaliste, un communiste, une radicale de gauche, un(e) socialiste, un libéral progressiste et peut-être encore d’autres !

Clairement, il s’agit d’un gros n’importe quoi. Yannick Jadot, le candidat vainqueur de la primaire d’Europe Ecologie Les Verts, est inconnu du peuple. Philippe Poutou, du Nouveau Parti Anticapitaliste, reconnaîtrait, s’il avait un peu de décence, que sa candidature consiste en une farce, de mauvais goût qui plus est. Sylvia Pinel, elle, s’est autoproclamée candidate du Parti radical de gauche ; un peu d’histoire du radicalisme lui rappellerait que ne pas passer par une primaire revient à bafouer la philosophie qu’elle est censée porter. Continuer la lecture de La gauche française…

Rencontre avec Stéphane Marti

Le Regard Libre N° spécial Langue française – Loris S. Musumeci

Stéphane Marti est professeur de littératures française et latine ainsi que de cinéma et photographie pour l’Atelier du Regard qu’il a fondé au Lycée-Collège des Creusets de Sion, en Valais. Amoureux du septième art, il préside la Fondation Fellini. Ses nombreux engagements pour l’art et la culture lui ont valu de nombreuses gratitudes telles que la médaille d’argent de l’Académie des Arts-Sciences-Lettres ou le titre de Cavaliere OSI de la République italienne. C’est un homme simple, dévoué et passionné qui répond généreusement à nos questions.

Loris S. Musumeci : Y a-t-il concurrence entre littérature et cinéma dans une société qui est désormais davantage tournée vers les écrans que plongée dans les livres ?

Stéphane Marti : J’aimerais simplement rappeler que la littérature et le cinéma ne peuvent se concevoir sous le mode de la concurrence. Le mot « littérature » apparaît au XIIe siècle et concerne le savoir issu des livres. La dimension esthétique liée au vocable de « littérature » ne prendra vraiment tout son sens qu’à l’aube du Grand Siècle pour prendre peu à peu la valeur qu’elle a aujourd’hui en tant que travail d’invention ou de réinvention des moyens d’expression et de communication de la langue, cet alliage fabuleux de l’idée avec la musique des mots. Je préfère le terme grec de poïèsis, plus puissant et plus juste, pour signifier le travail créatif de l’artiste, écrivain, musicien, peintre, réalisateur, sans oublier l’orateur qui déploie le langage dans l’espace sonore de l’agora. Notre société est noyée dans un maelström d’images et très curieusement ignore le fonctionnement et les effets de celles-ci. Les images s’accumulent et constituent aujourd’hui, du fait de l’accroissement des technologies de communication et de l’accessibilité à celles-ci, une masse incommensurable et parfaitement insignifiante : chaque usager des technologies contemporaines de communication produit des milliers d’images et de « films » où il est en général l’acteur principal du monde, ou plutôt de son monde. La lecture d’un livre est un acte de liberté, et comme l’affirmait Montaigne, une forme suprême de bonheur, un voyage intérieur vers des espaces plus vastes encore que les Amériques des conquérants. Choisir de passer un heure ou deux dans une salle obscure et entrer dans le point de vue d’un autre, adopter le regard d’un autre sur le monde s’approche aussi d’une forme de lecture, une volonté de trouver une route dans cette jungle d’images, celles qui peuvent nous faire rêver et nous arracher un moment à notre condition. N’oublions pas que le cinéma est né la même année que l’aviation, deux moyens de transport, certes fort différents, l’un esthétique, l’autre industriel, mais tout à fait capables de survoler le monde. Continuer la lecture de Rencontre avec Stéphane Marti

« Sully », du grand Clint Eastwood

Les mercredis du cinéma – Jonas Follonier

Sully retrace l’épisode réel du pilote américain Chesley Sullenberger, qui, le 15 janvier 2009, à New York, dut faire face à une situation inédite dans toute l’histoire de l’aviation : une collision avec des oiseaux avait provoqué la perte des deux réacteurs de l’avion, quelques instants après le décollage. Sullenberger, entre instinct et expérience, opta pour un amerrissage d’urgence sur le fleuve Hudson. Un choix fou, s’inscrivant contre le protocole. Tous les passagers survécurent.

Rien que cet événement aurait pu inspirer à Clint Eastwood le chef d’oeuvre actuellement sur les écrans. Or ce sont les conséquences du 15 janvier 2009 qui restent les plus intéressantes et qui se trouvent au centre de l’intrigue de Sully : si la presse comme l’opinion populaire saluèrent dès le début l’exploit du commandant Sullenberger, le Conseil national de la sécurité des transports, lui, estime que le pilote aurait pu choisir une option moins dangereuse que celle d’un amerrissage sur le fleuve, et ouvre l’enquête. Continuer la lecture de « Sully », du grand Clint Eastwood

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