« Amour et Psyché » d’Omar Porras, un voyage dans l’empyrée

Le Regard Libre N° 38 – Thierry Fivaz

Les 27 et 28 mars derniers était présenté au Théâtre du Passage, à Neuchâtel, Amour et Psyché. Première création d’Omar Porras pour le TKM (2017) : retour sur un moment d’émerveillement.

Il y avait une fois une jeune femme qui s’appelait Psyché. Fille de roi, Psyché était si belle et si pure que son insolente et incomparable beauté en vint à provoquer la colère de Vénus, déesse de l’amour et de la beauté. Responsables du courroux divin : les charmes de la jeune femme. Ces derniers étaient si rares et si merveilleux qu’ils en allaient jusqu’à faire perdre la raison à ceux qui les avaient contemplés. Emerveillés, les hommes en vinrent à croire qu’ils tenaient en la jeune femme une Vénus nouvelle – et mortelle. C’est ainsi que, progressivement, les autels de la divinité furent délaissés au profit de ceux que l’on érigea en l’honneur de Psyché.

L’attribution d’honneurs divins à une mortelle, des honneurs qui auraient dû lui revenir, voilà donc l’origine de la colère de Vénus, une colère attisée par l’indignation qu’au travers des traits de la jeune femme puisse être entrevue sa « Divine Beauté ». Furieuse, pleurant de rage, Vénus chargea alors son fils Amour de la venger. Dévoué et d’ordinaire obéissant, Amour n’observa cependant que partiellement les consignes maternelles. Car, s’il arracha bien Psyché aux siens – comme l’avait exigé sa mère – , le dieu de l’Amour s’éprit follement de la jeune femme et, l’ayant installée dans son céleste palais, décida alors – à l’insu de sa mère – de la prendre pour épouse…

Les passeurs d’histoires : d’Apulée à Disney

Cette histoire, c’est celle que nous livre Omar Porras dans son Amour et Psyché. Une histoire qui, pour beaucoup d’entre nous d’ailleurs et indépendamment de l’âge, du genre et même de l’origine, résonnera comme une mélodie étonnement familière – et pas même besoin d’avoir lu les Métamorphoses d’Apulée pour cela. Car si nous devons bien à l’auteur latin la première occurrence textuelle du mythe de Psyché, un texte qui imprègne le Psyché de Porras, autant préciser que Psyché ne naît pas avec Apulée. En effet, si les origines du récit restent encore à ce jour empreintes de mystère, ses racines remonteraient bien au-delà du IIe siècle – époque de composition des Métamorphoses.

Cependant, le caractère familier de cette histoire ne peut uniquement résulter de son ancienneté (ou alors, elle le serait uniquement pour l’historien), cela vient surtout du fait que « l’histoire d’une jeune fille qui épouse un être à la forme animale ou surnaturelle » demeure un schéma narratif fort ancien de la tradition orale. Un motif aux nombreuses variations qu’on retrouve sous d’autres formes aussi bien en Afrique, en Europe et même en Asie. Issu d’une tradition orale séculaire, s’entendant au-delà des mers et des océans, chaque époque, à sa manière, s’appropriera le récit. Dans les adaptations canoniques du conte de Psyché figurent évidemment la tragédie-ballet de Molière (canevas principal de la création de Porras), ou le récit poétique de La Fontaine (Les Amours de Psyché et Cupidon de 1669, dont se nourrit également le metteur en scène) et bien sûr celle qui nous vient d’Apulée.

Mais certaines similitudes du conte en question peuvent également se retrouver dans des récits apparemment bien éloignés, notamment dans La Belle et la bête (un récit qui connut lui aussi de nombreuses métamorphoses au cours du temps) ; ou dans La Belle au bois dormant (un conte populaire que, comme Apulée, Perrault n’a pas créé). Et puisque chaque époque, à sa manière, s’approprie ces histoires, cela sera également le cas pour le XXe. C’est ce que fera, pour notre plus grand plaisir, le cinéma. Si Cocteau livre une merveilleuse variation du genre avec sa Belle et la bête (1946), ce sont surtout les studios Disney qui investiront particulièrement le registre du conte (Blanche-Neige et les Sept Nains de 1937, qui entre particulièrement en résonnance avec l’histoire de Psyché, ou encore La Belle au bois dormant de 1959).

Du Merveilleux au Théâtre, ou du théâtre au merveilleux

Ainsi, comme de nombreuses personnes avant lui, Omar Porras réinvestit cette histoire que, d’une certaine manière, nous portons tous quelque part en nous. Si le Psyché de Porras est d’après celui de Molière, le metteur en scène, se nourrissant aussi bien de La Fontaine, d’Apulée et même de Walt Disney, nous en livre une version particulièrement réussie, se faisant ainsi un passeur d’histoire remarquable.

A travers une scénographie éblouissante, des comédiens excellents – qui, à l’exception de Jeanne Pasquier (Psyché), jouent tous plusieurs personnages sous des masques et des costumes différents – et des effets pyrotechniques impressionnants, Omar Porras parvient à réveiller en nous notre âme d’enfant. Et lorsque cela se produit, que la fête est belle ! Dans cette pièce, on s’esclaffe, on a peur, on est triste, on espère, on est anxieux, tout le registre des émotions y passe ; que le théâtre est beau en pareille circonstance. Mais soudain, on en vient à redouter l’idée que l’histoire puisse tantôt se terminer et que la fête s’arrête. On aimerait tellement que ce merveilleux moment de théâtre puisse se prolonger, durer. Mais tout a une fin, paraît-il. Alors, quittant le théâtre dans la nuit, l’esprit encore pétillant de ce voyage merveilleux auquel nous avons été conviés, nous serions tentés, comme un enfant qui n’a pas envie de se coucher, de demander à ce merveilleux conteur qu’est Omar Porras, une seconde histoire.

Ecrire à l’auteur : thierry.fivaz@leregardlibre.com

Crédit photo : © Mario Del Curto

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