Quelle place pour le jeu dans le football moderne ?

Le Regard Libre N° 40 – Diego Taboada

Cette année encore, la coupe du monde de football a tenu probablement en haleine les spectateurs de tous pays et tous horizons. L’occasion idéale de revenir sur les transformations du football moderne et ses conséquences pour ce qui constitue encore l’essence du sport-roi : le jeu.

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Le football est indéniablement l’un des sports qui ont subi l’évolution la plus flagrante ces trente dernières années. L’origine ? L’arrêt Bosman, émis pas la Cour de Justice de l’Union européenne en 1995. Le club de Liège souhaite empêcher son joueur Jean-Marc Bosman de s’engager au club français de Dunkerque. La Cour tranche en faveur du joueur, considérant que l’interdiction du club viole le droit communautaire et la libre-circulation des personnes. Cet arrêt ouvre la boîte de Pandore : plus de limitations aux transferts et disparition des quotas nationaux par équipe. Couplé à l’émergence d’acteurs politico-économiques de poids dans le milieu de football – pensez à Abramovitch, magnat russe qui achète le club londonien de Chelsea, ou le Qatar, qui s’est offert le Paris Saint-Germain à la fin des années 2010 –, ce changement de paradigme a découlé sur une globalisation et une financiarisation du football avec des prix de transferts exorbitants, frôlant les deux cents millions d’euros.

Les dérives du football moderne

Pour ce sport populaire par excellence, une telle évolution peut interpeller. L’indécence des montants et la sensation que les clubs et leurs actionnaires bafouent leur propre identité au nom de la sacro-sainte rentabilité dérangent. Les arrangements cosmétiques comme le « fair play financier » imposé par l’UEFA pour limiter les dépenses sont inefficaces. Les professionnels du football, eux, sont mus par les aspects financiers plutôt que par les défis sportifs ou « l’amour du maillot ». L’exode toujours plus massif des joueurs européens ou sud-américains vers l’Empire du Milieu, attirés par les quantités d’argent proposées, en est l’illustration. Des maillots vendus à des prix toujours plus élevés et des accès au stade plus difficiles à obtenir rendent le football orphelin de sa composante populaire. Tout cela accompagne l’avènement du football moderne.

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La rédaction du Regard Libre pendant le mondial © Dessin d’Amélie Wauthier

Quand les rares journalistes sérieux interpellent les principaux intéressés sur cette dérive du footballbusiness, la réponse sonne comme une réalité amère : « c’est le marché ». Et effectivement, du point de vue économique, rien ne choque. Un joueur acheté à plusieurs millions d’euros rentabilisera le prix sans difficultés grâce aux revenus de son image. Là encore, la logique sportive passe au second plan. Cette réalité génère une réaction d’amour-haine au sein de la communauté des fans. Les critiques fusent, mais la résignation prend le pas et rien ne change. Les contradictions du football sont bien présentes.

Le changement est tel qu’on en vient à se demander si les performances sur le terrain comptent encore. Les enfants reconnaissent d’abord leur idole à sa coupe de cheveux, sa célébration ou ses nouvelles marques de chaussures, plutôt qu’à ses caractéristiques techniques. Les journaux sportifs de référence s’intéressent désormais aux frasques des joueurs sur les réseaux sociaux, préférant traiter la nouvelle vidéo partagée par le joueur sur son compte Instagram que son influence sur le jeu de son équipe. 

Que reste-t-il du jeu ?

La manière de jouer au football a également évolué. A l’instar d’autres sports, la science est entrée en action. Les professionnels – et moins professionnels – sont de mieux en mieux préparés physiquement, toujours plus suivis. Des technologies de pointes sont entrées dans la routine de ces joueurs. Tactiquement aussi, les rouages des équipes sont parfaitement rôdés, au détriment de la spontanéité du jeu. Les équipes prétendument faibles s’organisent d’une manière à empêcher l’adversaire de jouer. Efficace pour le résultat, mais cette pratique à des conséquences sur le jeu et le spectacle. Les initiés pourront probablement se réjouir de l’évolution des pratiques ; mais le football ne doit pas devenir une science exacte. Un geste technique, un exploit individuel qui rassemble tout le monde doit pouvoir encore avoir lieu lors des matchs. Il en va de l’attractivité de ce sport. 

Néanmoins, malgré des défauts persistants, le football garde son essence, qui réside dans le jeu. La coupe de monde fait office de sanctuaire, pour un jeu malmené par les évolutions du football moderne dans lequel il est secondaire. Le mondial représente l’image du football actuel, l’indicateur des nouvelles tendances de jeu, des évolutions tactiques et des systèmes de jeu. La coupe du monde, c’est aussi le récit d’une hégémonie. Celle d’un pays comme le Brésil, l’Italie, l’Espagne ou l’Allemagne, qui ont forgé leur légende lors des coupes du monde. Mais aussi celle d’une manière de jouer. Par exemple, en 2006, la supériorité de l’Italie consacre aussi celle du jeu défensif. La victoire de l’Espagne en Afrique du Sud en 2010 marque l’avènement d’une philosophie de jeu basée sur la possession du ballon, la passe courte et la récupération rapide de la balle.

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© Dessin d’Amélie Wauthier pour Le Regard Libre

D’aucuns diront que le football est l’opium du peuple, la manière de faire oublier aux individus les problèmes du quotidien. Mais peut-être que ces personnes en ont bien besoin, d’oublier, le temps d’un match, le temps d’un but, le temps d’un dribble. Le football, c’est l’extase, la frustration. La contradiction par le jeu et pour le jeu. Et les transformations du football moderne que l’on peut déplorer disparaissent quand le ballon roule. Tant que le football fera sa part belle au jeu, le football restera le sport le plus suivi dans le monde. Espérons que cette coupe du monde laissera au jeu la place de choix qui lui est dû.

Ecrire à l’auteur : diego.taboada@leregardlibre.com

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