«Jean-Christophe et Winnie»: enfance et quête de soi

Les mercredis du cinéma – Virginia Eufemi

«Jean-Christophe, quel jour on est?
Aujourd’hui, Winnie.
Oh! mon jour préféré!»

Un samedi après-midi pluvieux, la salle de cinéma est remplie d’enfants qui courent et jouent à cache-cache entre les rangées de sièges. Parents et grands-parents, armés de véritables seaux de pop-corn et autres friandises, ont amené leurs fratries, accompagnées de petits copains d’école, voir les (nouvelles) aventures des célèbres peluches Disney. Quelles peluches? Mais les amis de Winnie voyons! Le petit ours jaune au T-shirt rouge trop court et au cerveau trop petit. Mais ces enfants savent-ils encore de qui il s’agit? Connaissent-ils tous les habitants de la Forêt des Rêves bleus? On en douterait à voir leurs réactions…

Jean-Christophe (Ewan McGregor), le petit garçon qui grâce à son imagination a donné vie à tout un univers peuplé de ses animaux en peluche, a grandi. Et les premières minutes du film n’épargnent pas le jeune homme du pensionnat, du deuil, de la Seconde Guerre mondiale. Le ton est donné. La cruauté de la vie a rattrapé l’innocence de l’enfance. Aujourd’hui, Jean-Christophe vit à Londres, la guerre est finie et il a trouvé un travail dans une entreprise de bagages. Il est marié et père de famille. Absorbé par son travail, il ne pourra pas partir pour le weekend avec sa famille dans son ancienne maison à la campagne, là où tout a commencé. Seul dans la grisaille londonienne, cet homme écrasé par les responsabilités et le travail oppressant retrouve, après trente ans, un vieil ami au ventre rond.

La dimension psychologique de Jean-Christophe et Winnie semble plus puissante que dans d’autres films pour enfants. Peut-être justement parce que ça n’en est pas un. Au-delà des scènes de ménage qui occupent la première partie du film et qui présentent des problèmes «d’adultes», ce long-métrage souligne la complexité de la vie «des grands»: papa aimerait venir à la campagne, mais s’il ne travaille pas, son chef le renvoie, mais s’il n’y va pas, maman va être fâchée. Il est bien beau de mettre la famille avant, mais le sens des responsabilités prend souvent le dessus. Dans cette joyeuse ambiance dans laquelle le spectateur se retrouve – le tout agrémenté par une couleur grise prédominante – un vieil ourson fait son apparition, «là où il doit être».

La portée psychanalytique de Jean-Christophe et Winnie semble évidente. Déjà, le jeu est un élément central. Autrefois, il caractérisait le gamin aux pantalons courts; aujourd’hui, il est devenu une corvée à subir en compagnie de voisins barbants. Même sa fille Madeleine (Bronte Carmichael) ne joue jamais. C’est à travers le jeu que notre protagoniste retrouvera son for intérieur, son âme d’enfant. Et dans le jeu, l’imagination joue un rôle prédominant; Jean-Christophe imagine ses amis retrouvés pour fuir un quotidien morne et oppressant. Et, fait très poignant, après toutes ces années, ses vieux amis le reconnaissent uniquement lorsqu’il fait usage de son imagination.

Autres éléments hautement symboliques et très chers à Disney: les trous. Alice rentre au Pays des merveilles par un trou noir (1951), la brigade de mercenaires découvre Atlantide une fois passé un long tunnel noir (2001) et enfin, la Forêt des Rêves bleus se trouve au-delà du trou d’un arbre. Nous ne nous étendrons pas davantage sur cette métaphore parlante, mais nous soulignerons toutefois la richesse psychologique de Jean-Christophe et Winnie, véritable voyage dans la psyché d’un homme perdu et en quête de lui-même.

Depuis Mary Poppins (1964), Disney semble adorer les pères qui travaillent trop et délaissent leur famille. C’était le cas d’ailleurs dans Hook (1991) – réalisé au départ avec le soutien de Disney par Steven Spielberg et avec un casting doré (Robin Williams, Julia Roberts, Dustin Hoffman) – où l’on retrouvait un vieux Peter Pan qui avait oublié son âme d’enfant et délaissait sa famille pour son travail d’avocat à Londres. S’ensuivait, pour lui aussi, un voyage au plus profond de son être pour retrouver le Peter Pan originel.

Mais revenons à nos moutons, ou plutôt à nos ours. Cela n’aura pas échappé aux connaisseurs que Jean-Christophe et Winnie fait de nombreuses références au long-métrage d’animation Disney Les Aventures de Winnie l’Ourson (1977). Nous retrouvons notre cher narrateur qui parcourt les pages illustrées du livre de Winnie the Pooh. Les musiques nous sont également familières; en quelques notes, nous reconnaissons la célèbre chanson qui introduit l’ourson dans le film d’animation. Mais aussi le vent, l’eau qui emporte Bourriquet, le brouillard qui permet à Winnie de suivre ses propres pas et, bien évidemment, les terrifiants éphélants et nouifs.

Seul bémol, choix perturbant mais intéressant, Coco Lapin et Maître Hibou deviennent dans ce film de vrais animaux. Tous les autres, Porcinet, Tigrous, etc. sont des peluches animées, sauf les deux susmentionnés qui ne présentent pas de coutures (mais sont dotés de parole), comme si l’enfant avait joué dans la forêt avec ses peluches et avec des animaux qu’il aurait trouvé dans la forêt.

Enfin, n’oublions pas tous les enfants dans la salle de cinéma. Il est d’ailleurs réjouissant qu’ils aient été autant nombreux. Hélas, aucun rire ne retentit en cet après-midi pluvieux. Pourtant, malgré quelques lenteurs, Jean-Christophe et Winnie a véritablement réussi à capter (et garder) l’essence de Winnie l’ourson. L’ours est exactement comme dans nos souvenirs, bête, maladroit, mais terriblement «rigolo» et attendrissant. Les moments comiques sont nombreux dans la deuxième partie du film, les situations loufoques, les jeux de mots particulièrement réussis. L’adulte passe indéniablement un très bon moment en compagnie de ces peluches. Mais l’enfant? A vous d’en juger, peut-être en tentant de retrouver le petit enfant qui sommeille en vous.

Ecrire à l’auteur: virginia.eufemi@leregardlibre.com

Crédit photo: © Walt Disney Company CH

 

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