«Invasion»: les extraterrestres, l’homme et la société

Les bouquins du mardi – Amélie Wauthier

«Si vous, les humains, arriviez à comprendre que tous vos combats ne sont, en réalité, que des jeux, et que vos adversaires sont des êtres humains exactement comme vous, sont vos frères, vos amis, alors vous pourriez mettre fin aux trois quarts des ennuis que vous vous créez tout seuls.»

Billy Morton est un vieux pêcheur qui vit à Long Island avec sa femme et leurs deux enfants. Un jour, il tombe sur un poisson pas comme les autres, un poisson sphérique, avec des millions de poils argentés sur le corps et qui refuse de retourner à l’eau. Très vite, Billy réalise que quelque chose cloche mais décide malgré tout de ramener l’étrange créature chez lui. Il est alors loin d’imaginer tous les ennuis qui vont lui tomber dessus. Car, vous vous en doutez, s’il est apparemment inoffensif, on ne peut cacher un extra-terrestre métamorphe ultra-futé chez soi sans attirer l’attention des voisins ni alerter les autorités et la presse locales, le FBI et tout un tas de tracas. Encore moins quand ce nouveau compagnon décide de pirater les serveurs des grandes agences gouvernementales américaines, sous prétexte que «c’est rigolo».

Si le roman de Luke Rhinehart – de son vrai nom George Powers Cockcroft – a pour titre «Invasion» et raconte comment une forme de vie supérieure – appelée «P.P.» ou «Protéen» – se découvre subitement un profond intérêt pour la planète Terre et ses habitants, il s’agit avant tout d’une excuse pour traiter de sujets plus profonds.

« »Si Dieu a crée les hommes à son image, qui est le crétin qui a inventé les PP? » – Humain anonyme.

 « Les êtres humains sont le moyen par lequel la planète tente de se suicider. » – P.P. anonyme.»

Tels sont les premiers mots qui donnent ainsi le ton du récit – un récit constitué d’extraits de textes d’origines variées, offrant des points de vue multiples et différents.  En effet, le roman est une véritable satire de notre société actuelle, avec comme figure emblématique et centrale dans le viseur les Etats-Unis d’Amérique. Dès lors, quoi de plus approprié qu’un observateur venu d’un autre univers pour confronter l’humanité tout entière à ses incohérences et ses faiblesses?

En prennent ainsi pour leur grade les grands patrons d’entreprises, les banques, le capitalisme, les républicains, la NSA, la CIA, le FBI, le lobby des armes à feu, les journalistes, le système d’éducation, le système de santé, et la liste est encore bien longue jusqu’au simple citoyen qui n’a d’opinion sur rien. Car si ce texte nous encourage à nous interroger sur le monde dans lequel nous vivons et sur la façon de faire de l’élite qui détient le pouvoir économique ou politique, il nous invite également à l’introspection.

La méfiance dont les humains font preuve à l’égard d’une forme de vie différente de la leur – allant même jusqu’à considérer que «tout Protéen est coupable jusqu’à preuve du contraire» – n’est pas sans nous rappeler notre propre tendance à considérer l’étranger comme une menace. En découle une peur que nous cultivons sans cesse et qui nous sert à justifier des lois et décisions en contradiction avec nos droits fondamentaux.

«Dès qu’on colle sur quelqu’un l’étiquette de «terroriste», il cesse d’être un humain, et dès lors on peut le torturer, bombarder, tuer cette personne, sa famille, et même tous ceux qui se trouvent près de lui par hasard. Ce qui est absolument horrible.»

Critiquer le système économique, politique et social américain, n’est-ce pas là un exercice un peu facile et redondant? Non, ai-je envie de vous répondre, tant l’auteur use d’un humour caustique absolument délicieux et manie le second degré ainsi que l’ironie avec beaucoup de talent! Le bouquin regorge de bons mots qu’on s’empressera de noter dans la marge, dans un cahier ou quelque part dans un coin de notre tête. Qui plus est, les motivations de ces envahisseurs, qui sont avant tout le jeu et l’amusement, nous encouragent à repenser notre façon d’aborder le quotidien et notre capacité à jouir de l’instant présent. Les raisons qui nous poussent à entreprendre quoi que ce soit sont-elles les bonnes? Que penser des valeurs et des priorités de notre monde qui nous rabâche qu’il faut travailler beaucoup pour posséder toujours plus? Le bonheur ne réside-t-il pas simplement dans notre façon d’aborder la vie?

Notons cependant un petit bémol: si les réflexions de l’auteur sont toujours mordantes et pertinentes, elles ont tendance à devenir légèrement répétitives et le récit un rien trop long. Avait-on besoin qu’on nous ressasse à maintes reprises que l’humanité est à la fois brillante et stupide pour le comprendre? Nous sommes sans doute suffisamment éveillés pour le comprendre dès la première évocation.

Luke Rhinehart
Invasion

Editions Aux Forges de Vulcain
2018
529 pages

Ecrire à l’auteur: ameliewauthier@gmail.com

Crédit photo: © Amélie Wauthier pour Le Regard Libre

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