Les intellectuels, on va s’éclater!

Le Regard Libre N° 48 – Giovanni F. Ryffel

Le monde des scientifiques et celui des humanistes: deux mondes séparés? Les premiers ignorent souvent d’être des intellectuels malgré eux, comme le disait Sartre, tandis que les seconds sont facilement réduits à la seule catégorie de «littéraires», comme si les autres disciplines n’existaient guère. Mais comment en est-on arrivé là? Cette distinction est-elle la seule possible?

Des «sciences des Belles Lettres»…

Quand on étudie, on a l’impression que, grosso modo, les uns ont le nez dans les formules mathématiques et la tête dans un étau d’examens rigides, alors que les autres, les «lettreux», ont simplement la tête dans la lune et au maximum les mains dans les poches d’une veste de velours côtelé… seulement s’ils estimeront avoir atteint le statut d’intello à succès, bien entendu! Or cette vision est vraie surtout si vous avez parcouru tout l’iter studiorum de nos lycées occidentaux.

Auparavant, il n’y avait pas de telles distinctions. Au XVIIe siècle, par exemple, les «Belles Lettres» désignaient tout aussi bien les mathématiques et la physique que l’étude des poètes classiques, de la peinture ou de la philosophie. Chacune de ces disciplines était appelée «science», parce que chacune de ces disciplines était un savoir intellectuel, un ensemble de connaissances solides. Et chaque «science» permettait de puiser un peu de l’eau fraîche de la vérité. Les chimistes ainsi que les écrivains espéraient entrevoir par leur travail une facette de la même vérité que chacun cherchait de découvrir à sa manière. Qui par l’harmonie des lois physiques, qui par la beauté de l’éloquence. En ce sens, même la politique était considérée comme un art.

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Or, si toutes les «Belles Lettres» permettaient de puiser cette eau fraîche, cela devait forcément avoir de surcroît un effet bénéfique sur l’âme de celui qui découvrait et apprenait. La «science», fût-elle des nombres abstraits ou des ombres de Michel-Ange, permettait de cultiver la personne, en favorisant le passage de l’enfance à l’âge adulte. La métaphore jardinière était déjà très présente à l’époque: les enseignements sont comme la bonne graine et l’eau restauratrice.

… à «la Science» contre «les Lettres»

A un moment donné, quelque chose s’est passé dans l’histoire de la pensée occidentale. L’unité des sciences des Belles Lettres, qui avait tenu bon depuis la Grèce antique jusqu’à la Renaissance, a commencé à s’ébranler. La Renaissance portait en elle un désir profond d’unité, mais le divorce des Sciences et des Lettres s’y préparait déjà. Si, d’un côté la Renaissance, était l’œuvre de grands penseurs universaux comme Léonard de Vinci, Pic de la Mirandole, Alberti et j’en passe, de l’autre côté, c’est à cette époque que certains de ces génies, comme Kepler d’abord et Galilée ensuite, s’appliquent à découvrir une nouvelle méthode pour traiter de physique et d’astronomie. C’est précisément cette méthode qui mena petit à petit à l’autonomie des sciences de la nature par rapport aux autres sciences.

Ainsi, le formidable bâtiment du savoir antique et médiéval qui avait vu son dernier rayon illuminer glorieusement la première Renaissance – celle qui précède les guerres de religion – trouva dans cette même explosion de lumière le signe de son congé. Bien loin de voir dans la Renaissance, l’italienne en particulier, une rupture par rapport à ce qui la précède, il faudrait y voir le feu d’artifice qui célébrait l’apogée de la fête et en même temps en annonçait la fin.

L’efficacité de la méthode scientifique découverte et mise au point entre les publications de Kepler et de Newton va enivrer les esprits les plus brillants. Les découvertes sont tellement géantes et novatrices qu’on prête maintenant à la science toute la confiance qui devait auparavant être redistribuée dans toutes les Belles Lettres. L’époque des Lumières et de l’Aufklärung ne seront que la signature de l’acte de divorce entre les sciences naturelles et les sciences «de l’esprit».

Le positivisme du XIXe siècle ne sera alors plus que la prise de pouvoir des sciences naturelles et techniques sur la culture en général. Nous nous tromperions si nous cherchions à y voir seulement de l’idéologie. Non, cette domination était légitime pour ceux qui la proposaient, car les sciences étaient désormais censées sauver l’humanité de ses maladies, de ses misères et de ses périls. Cette mentalité dura au moins jusqu’à la Première Guerre mondiale. Nous en observons aujourd’hui les effets, les restes magnifiques et parfois les décombres horribles.

A chacun le sien?

Pendant la seconde moitié du XIXe siècle commencent à apparaître les premières écoles publiques. Le lycée en particulier se développe toujours plus dans la direction que nous connaissons aujourd’hui. Celui-ci est né sous Napoléon pour permettre la formation de l’élite administrative et bureaucratique; il n’a, depuis, pas perdu cette fonction. Cependant, ceux qui l’ont pensé et structuré étaient des hommes de culture, voilà pourquoi le lycée n’était pas dépourvu d’un haut niveau d’enseignement.

Ce serait nier sa vocation que de méconnaître son but principal: celui-ci n’est sans doute plus de découvrir une prétendue vérité qui aiderait l’étudiant à devenir adulte, pour ensuite lui permettre de se lancer à la poursuite désintéressée du savoir. On pouvait encore faire un tout petit peu cela, mais pourvu qu’on respectât la feuille de route, qui était de former des fonctionnaires consciencieux, afin de structurer un Etat civil. Aujourd’hui, des fonctionnaires efficients, afin d’assurer des profits.

L’histoire de l’enseignement, ainsi que les raisons philosophiques du divorce entre sciences et humanités, constituent des domaines très complexes. Ici, il est question d’un aspect très circonscrit, qui a pourtant puissamment contribué à choisir deux cursus parmi les autres: le scientifique et le littéraire. La science a ainsi changé de signification au XIXe siècle. Le positivisme a réinventé ce terme pour lui faire indiquer seulement les sciences naturelles qui s’appelleront dès lors «sciences exactes», en suggérant que la métaphysique ou la critique littéraire ne peuvent pas avoir de prise réelle sur leurs objets d’étude.

L’utilité des humanités

Ainsi, le fossé se creuse. Puisque, malgré cela, il reste des disciplines à mi-chemin qu’on ne peut classer dans ce schéma, on décide de les appeler «sciences humaines», comme l’histoire, la psychologie et la sociologie qui se dotent pendant la Belle Epoque de méthodes quantitatives proches de celles des sciences naturelles. Tout est prêt pour fonder la nouvelle instruction: lycée scientifique et technique d’un côté; lycée littéraire et humaniste de l’autre. Les uns nécessaires à construire la patrie, les autres… pas inutiles non plus, même pour la France ou la Suisse du début du siècle dernier.

En effet, si l’on avait besoin d’ingénieurs pour les ponts et de médecins dans les hôpitaux, on savait bien que de bons professeurs, ainsi que de bons journalistes, historiens, écrivains etc., étaient le liant inévitable de la société européenne, si moderne, oui, mais si ancienne. Elle n’oubliait pas, dans quelque recoin de sa mémoire, que les humanités rendaient les esprits adultes. Il y avait l’espoir sincère que le citoyen pût s’élever et contribuer à la cité. Or, cela ne peut pas se faire sans la culture qui l’élève et l’éduque. Vaste et noble programme.

L’utilitarisme moderne ne doit donc pas nous scandaliser ni nous préoccuper. Même au cœur de l’Etat moderne, il y a de la place pour les héritières des Belles Lettres. La question n’est pas la tendance à leur ôter leur utilité, mais plutôt leur statut ancien, leur dignité, qui venait en partie de leur union avec les sciences de la nature. Union difficile à réaliser dans l’horizon des études actuelles où l’utilitarisme a été poussé à un point qui a dépassé les attentes des fondateurs de l’enseignement moderne.

Le désir de spécialisation qui caractérise de nos jours les études supérieures a un effet bénéfique pour des découvertes extrêmement sectorielles, mais n’arrive plus à former des citoyens, des personnes, de manière globale. Beaucoup de grandes figures des sciences se plaignent du manque de grands scientifiques qui aient une vision organique des sciences et de leur valeurs culturelle, philosophique, sociale. La même plainte retentit parfois dans les cours de philosophie, d’histoire et de littérature, quand ce n’est pas dans le monde politique!

Le savoir scientifique lui-même aspire aujourd’hui dans des domaines tels que l’astronomie et la physique quantique à l’affirmation d’une nouvelle unité du savoir. Mais une unité qui n’est plus assurée, comme dans le positivisme du XIXe siècle, par la domination exclusive des sciences, mais par une collaboration des différentes disciplines où s’exerce l’intelligence humaine. Les avancées récentes dans l’intelligence artificielle semblent même donner à ce propos un goût de nécessité tragique: tout ce qui est technique, calcul, procès mécanique, ne peut-il pas être réalisé par les ordinateurs? Si oui, il faudra que l’homme retrouve l’enseignement qui le fait homme: celui où il trouve l’unité entre les savoirs, l’unité en lui-même; pour le dire avec les mots du chanteur italien Claudio Chieffo: «Parsifal, Parsifal! Ne t’arrête pas, car tu trouveras le point immobile parmi les vagues de la mer, et je te promets qu’elle existe, cette île!»

Ecrire à l’auteur: giovanni.ryffel@leregardlibre.com

Image: Intérieur renaissance, Bartholomeus van Bassen, 1618-1620 (Source: Wikimedia Commons)

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