Ces quatre petites femmes vous feront pleurer

Les mercredis du cinéma – Jonas Follonier

Une énième adaptation du fameux roman de Louisa May Alcott, à quoi bon? Détrompez-vous comme je me suis détrompé, détrempé par la pluie d’émotions que m’a envoyée ce film. Les quatre filles du Docteur March, actuellement sur vos écrans, vous feront très certainement pleurer. Au minimum, c’est l’occasion de vous plonger dans une ambiance d’humanité dénuée de toute idéologie. Un pur délice fait de nostalgie de l’enfance, de combats individuels, de douleur et de douceur.

Ce n’était pas gagné. Primo, c’est un film que j’ai vu en catastrophe, comme ultime recours, la séance que j’avais visée ayant été annulée pour problèmes techniques. Deuzio, cette bande-annonce ridicule, plus usine à bâillements qu’une chanson de Vincent Delerm, une séance de brainstorming, une exposition d’art contemporain, une page d’un roman de la Bibliothèque rose, une actualité du PBD, un spectacle d’humoriste bon enfant, une heure passée en bibliothèque ou un repas sans vin. Vous voyez la chose.

Mais, mais, mais, mesdames et messieurs, telle ne fut pas ma déception en bien, comme diraient mes amis vaudois. Dès les premières images, je révisai mes préjugés, tout comme mon collègue Nobert Creutz à Bon pour la tête qui apparemment a autant apprécié le film que moi – c’est donc lui, l’autre critique cinéma de toute la francophonie à l’avoir apprécié! Cette scène inaugurale où l’on voit Jo March présenter ses écrits romanesques à un éditeur surcaricaturé (interprété par le dramaturge et acteur américain Tracy Letts), qui lui laisse sa chance. S’ouvre alors la joie de plaire par son œuvre. S’ouvre alors le film, qui sera tout aussi méta à la fin qu’au début. Mais récapitulons…

Atmosphère merveilleuse

Jo (Saoirse Roman), l’écrivain en herbe, est la sœur de trois autres filles March: Meg (Emma Watson), qui se rêve actrice (tiens, encore une mise en abîme), Beth (Eliza Scanlen), une pianiste pleine de talent, et Amy (Florence Pugh), qui se destine à être peintre. Seule la première et la dernière arriveront à leurs fins artistiques, ce qui est déjà un exploit pour l’époque. L’appel du mariage et quelque chose de bien plus grave encore, la mort, auront raison des deux autres filles. C’est par un aller-retour entre deux temporalités que nous assistons au parcours de cette famille de la classe moyenne, dans un Massachusetts du temps de la guerre de Sécession.

Et l’on s’habitue relativement vite à ce dispositif basé sur des flashbacks et des passages au présent, bien que l’on ne sache pas toujours avec certitude à quel moment de l’histoire on assiste. C’est la grande innovation formelle de cette quatrième adaptation du roman Little Women de Louisa May Alcott. Oui, de «petites femmes», et non des filles comme le suggère la version française du titre. Tout est là: le film tient en son sein le passage au monde adulte, avec la nostalgie de l’enfance, du cocon, qui lui est intrinsèque.

La force de la réalisatrice Greta Gerwig, qui avait signé un très bon Lady bird, est précisément de retranscrire ce thème dans une atmosphère qui lui convient. Mieux qu’un jeu sur le temps qui passe sur les personnages (aussi vite qu’il passe sur le spectateur), ce parti-pris artistique compose une ambiance générale tenant du registre du merveilleux. La fraîcheur des neiges d’antan nous illumine tout comme la lumière altruiste émanant de la mère des quatre filles – une mère qui ne nous sert aucune morale, seulement de la maternité – qui, à la différence des morales, est incritiquable.

Féministe et tout simplement émancipateur

Mais passé le style cinématographique de ce long-métrage qui n’est pas non plus à l’abri de quelques critiques (les ralentis du début auraient pu ne pas se pointer qu’on aurait encore plus apprécié, de même que quelques violons trop éternisants) et l’histoire dont il ne sera plus question pour ne rien divulguer, il est plus que primordial de saluer le fond. Et en particulier une dimension que je n’ai étonnamment vue mentionnée nulle part dans la presse culturelle. Je veux parler de la soif d’émancipation qui se dégage des jeunes personnages de cette histoire, et pas seulement des femmes!

Oui, le film est féministe, en ce sens qu’il met à l’honneur des femmes et qu’il place au centre de son propos l’aspiration profonde de la gent féminine à être l’égale de la gent masculine. Une thématique qui est d’ailleurs encore d’actualité: là aussi, j’acquiesce. Mais Laurie, le voisin, l’avez-vous remarqué, avec son charme renversant et ses yeux si mélancoliquement italiens qu’ils en deviennent presque libanais? Omniprésent, déchiré en mille par l’amour impossible et l’amour éphémère, il se cogne lui aussi contre une société bien trop codifiée pour correspondre à sa personnalité.

Mais n’ayons que faire des codes. N’attendons pas que la société nous corresponde. Essayons déjà de nous faire correspondre nous-mêmes à ce que nous souhaitons être. Et c’est pourquoi il nous sera permis de considérer, face aux codes de la pensée ambiante, que ce film est bien plus que féministe. Un vrai film émancipateur que voilà!

Ecrire à l’auteur: jonas.follonier@leregardlibre.com

Crédit photo: © Sony Pictures Switzerland

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