A «Casablanca», les gens sont beaux!

Les mercredis du cinéma – Edition spéciale: L’amour au cinéma – Antoine Bernhard

«Les gens sont beaux», aime à dire parfois une camarade. C’est la première impression que m’a faite le film de Michael Curtiz. Femmes et hommes de caractère, costumes, manteaux, longues robes et beaux chemisiers, habits traditionnels et vieilles voitures nous font revivre le charme d’un monde qui n’existe plus. Et qui n’a peut-être jamais existé…

Typiquement parfait

Sans surprise, nous sommes à Casablanca au Maroc, pendant la seconde guerre mondiale. La ville, sous contrôle de Vichy, est un passage obligé pour les réfugiés européens qui tentent d’atteindre les Etats-Unis et, de ce fait, elle est le théâtre d’un grand brassage de populations. On y rencontre soldats, officiers nazis, forces de l’ordre françaises, populations locales, population coloniale, émigrés, résistants, réfugiés, etc. La quasi-totalité de l’histoire se déroule dans le Rick’s Café Américain – bar prisé des trafiquants de papiers, bar dont Rick Blaine, le personnage principal, est patron.

Un jour, Ugarte, délinquant de bas-étage, débarque au Rick’s Café en possession de sauf-conduits volés qu’il doit vendre à Victor Laszlo – membre de la résistance – et son épouse, Ilsa Lund. La police, avertie, parvient à l’arrêter sans toutefois mettre la main sur les documents qu’Ugarte, pressentant son arrestation, avait remis à Rick. En outre, on apprend que Rick et Ilsa se connaissent. Ils se sont rencontrés et aimés à Paris, quelque temps auparavant. Triangle amoureux sur fond de dilemme moral: tous les éléments du drame romantique sont réunis.

© Warner Bros

Umberto Eco l’a dit très justement à propos de Casablanca: «Quand tous les archétypes déferlent sans aucune décence, on atteint des profondeurs homériques. Deux clichés font rire. Cent clichés émeuvent.» L’écrivain italien a mis le doigt sur l’une des forces majeures du film de Curtiz: son jeu magistral sur les clichés. Le scénario procède par typisation: chaque personnage incarne son rôle jusqu’au bout, dans toutes les caractéristiques qui lui sont assorties. Sans oublier que derrière ces personnages magistraux se révèlent de grands acteurs. Aux côtés des charismatiques Humphrey Bogart dans le rôle Rick et Paul Henreid dans le rôle de Laszlo, l’envoûtante Ingrid Bergman ne laissera personne indifférent.

Amour contre vertu

Si le film est évidemment «romantique», ce sont moins les sentiments en tant que tels qui sont au cœur de l’intrigue, que le dilemme moral de Rick. Tranchera-t-il en faveur de ses sentiments, mettant en péril la cause de la résistance, ou renoncera-t-il à son amour pour Ilsa, permettant à Laszlo de s’enfuir avec son épouse? La question est délicate. Si elle relève dans le film du choix de Rick, elle s’est avant tout posée aux scénaristes. Ces derniers ont longuement tergiversé entre les deux possibilités. Aljean Harmetz explique, dans son livre The making of Casablanca,que la question fut finalement tranchée par le code Hays – code de production du cinéma américain – qui interdisait que l’on montrât l’adultère à l’écran. Ainsi, Rick se sacrifie et Laszlo repart avec Ilsa.

Casablanca, loin d’être «une longue histoire d’humiliation féminine» – comme l’écrit Abnousse Shalmani – parlera aux plus nostalgiques d’entre nous, à ceux qui savent se laisser toucher par ce qui est «beau», par ce qui vit, au lieu d’y coller un triste jugement moralisateur teinté de bien-pensance. Enfin, Casablanca rejoindra ceux qui osent encore aimer les belles femmes, les hommes en costume cravate, les trench-coats, chapeaux et autres uniformes d’époque, enfin ceux qui savent se délecter de magnifiques images en noir et blanc. Venues d’un autre temps… mais éternelles.

Ecrire à l’auteur: antoine.bernhard@leregardlibre.com

Image de couverture: © Warner Bros

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