«Easy»: la vie compliquée de gens ordinaires

Le Netflix & chill du samedi – Lauriane Pipoz

Easy, mini-série produite par Netflix, s’est terminée en mai dernier sur un épisode à la hauteur de son contenu intelligent. Cette série d’anthologie nous a raconté sur trois saisons des anecdotes sur des habitants d’une Chicago hyper-connectée. Centrée sur des personnages rencontrant des problèmes relationnels, elle a su montrer comment des incidents banaux peuvent prendre d’énormes proportions. A l’aide d’une technique adroite, rare sur les plateformes de streaming et basée sur une distribution ingénieuse. Décryptage de la fin d’une série toujours clairvoyante sur les problèmes sociétaux.

Comme chaque épisode possède sa propre histoire – ce qu’on appelle une série d’anthologie – et ses propres personnages (à quelques exceptions près), certains vous parleront plus que d’autres. Parmi les plus croustillants se trouve Jacob Malco (Marc Maron), écrivain et professeur narcissique, égoïste et ayant le mal des années 2010 – et plus précisément, des années post-#MeToo. Ce personnage se retrouve dans des situations rocambolesques à cause de sa fâcheuse tendance à ne pas considérer les autres; écrivant sur sa vie sans égard pour les personnes qu’il décrit, il est un prétexte pour réfléchir à ce qu’est l’art et à la solitude qu’elle génère pour l’artiste.

Procédé anti-binge watching

Difficile de parler d’une saison en en faisant une entité, puisque chaque épisode de la série peut être regardé indépendamment: elles ne présentent pas de thème particulier. S’il est apparu dans chaque saison, Jacob Malco est dans la dernière le personnage parfait pour soulever les dérives qui peuvent survenir après la vague #MeToo. On le rencontre alors au cœur d’un livre-scandale rédigé par l’une de ses anciennes étudiantes: accusé par cette dernière de l’avoir harcelée sexuellement, il risque de perdre son emploi et sa réputation.

Si l’on reconnaît au scénariste et réalisateur un certain courage pour évoquer les points négatifs d’un tel mouvement dans l’Amérique bien-pensante, le thème n’est pas révolutionnaire en soi. Mais son traitement, lui, l’est: Joe Swanberg ne présente ni les personnages, ni les événements de façon noire ou blanche. Nous nous retrouvons ainsi autour d’une table entre ces deux personnages, bien empruntés pour juger de qui a tort ou a raison alors qu’ils semblent tous les deux faire de leur mieux. Nous n’aurons pas de réponse: les anecdotes se terminent sur des fins ouvertes, nous laissant le soin de réfléchir à ce qui a été exposé.

Du «Netflix and think», c’est bien ce que nous propose Easy. C’est malheureusement certainement la raison pour laquelle cette série n’a pas obtenu des audiences suffisantes pour pouvoir bénéficier d’une quatrième saison: si les critiques sont souvent élogieuses, elle n’a pas rencontré son public sur Netflix. La plateforme est connue pour sortir tous les épisodes d’une saison en même temps. Elle permet donc aux utilisateurs, devenant accros à la fiction, de les regarder en une seule fois. Ici, nous ne découvrons jamais la suite de l’histoire: à nous d’y réfléchir et de l’imaginer!

Bobos de Chicago

Ces questions laissées en suspens sont celles de tous les jours: l’autre comprend-t-il la situation comme nous? Notre vie privée est-elle trop exposée? La technologie nous fait-elle perdre le sens des réalités? Cette dernière problématique est particulièrement présente, surtout sous la forme des applications de rencontre. Elle prend une dimension toute particulière avec l’histoire d’Annie (Kate Micucci), qui décide d’accepter un rendez-vous de tous les hommes avec qui elle matche sur Tinder pendant un mois. Cette anecdote montre bien l’un des travers principaux issus de la technologie: on veut tout, tout de suite.

En découlera pour Annie une série de problèmes. Même si elle se sentira très mal, il s’agira de malaises anodins. C’est l’une des critiques qui ont été opposées à la série: si elle se passe à Chicago, elle ne montre qu’une facette plutôt glamour de cette ville pourtant extrêmement dangereuse. Un seul épisode traitera de personnes en situation précaire, et sous un angle assez peu dramatique finalement.

Cette critique peut aisément être réfutée: une mise en scène sert justement à mettre en lumière une partie des choses pour attirer notre attention sur le message à transmettre. Le scénariste s’est volontairement focalisé sur les bobos de Chicago pour montrer des problèmes ordinaires auxquels nous pouvons facilement nous identifier: égocentriques et coincés derrière leurs écrans, les personnages se transforment volontiers en drama queens, plus ou moins selon leur personnalité, face aux tracas de leur vie quotidienne hyper-connectée. Comme la nôtre.

Réalisme et «mumblecore»

Pour ajouter à ce réalisme, le scénariste a choisi d’adopter la technique particulière du mumblecore. Cette pratique à petit budget inspirée du cinéma indépendant du XXIe  siècle laisse beaucoup de place à l’improvisation des acteurs: les acteurs d’Easy ne disposaient que de la trame générale de l’épisode et de la personnalité de leur personnage sur leur script. En résultent des dialogues riches et très spontanés, qui permettent d’autant plus de s’identifier aux personnages qui bégaient parfois ou ne prononcent pas toutes les phrases sur le même ton.

Cette technique donne aussi une dimension parfois brouillon aux épisodes. Cette impression correspond tout à fait au thème de la série, qui est basée sur les vies en chantier de personnages cherchant désespérément à trouver un sens à leur vie, dans un monde trop rapide. Un bel exemple d’une série soignée dans laquelle la forme appuie le fond.

Ecrire à l’auteur: lauriane.pipoz@leregardlibre.com

Crédit photo: © Netflix

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