1966-1971: un âge d’or que personne n’a vécu

Le Regard Libre N° 59 – Jonas Follonier

«Je suis nostalgique d’une époque que je n’ai pas connue et que je veux vivre à travers la musique», déclarait l’insupportable Serge Gainsbourg. Aujourd’hui, nous sommes un certain nombre à regretter sa grande époque à lui, la période 1966-1971. Affirmer que c’est sa grande époque, c’est d’ailleurs déjà déclarer son amour pour cette période. Celle où s’opérait la convertion anglosaxonne des yéyés sous la promesse des seventies; celle où se cotoyaient la variété d’Hardy et le folk rock de Polnareff; celle du début des Doors, des derniers albums des Beatles et de la trilogie du dollar de Sergio Leone. Magnéto, Serge.

Il y a les demi-siècles officiels, commençant par un 0 ou un 5. Et il y a les demi-siècles officieux, notamment dans le domaine artistique, qui commencent là où ils veulent bien commence et qui finissent là où ils veulent bien finir. Force est de constater que dans le domaine musical et le monde cinématographique, quelque chose se passe en Europe et aux Etats-Unis dès l’année 1966. Comme un basculement. Celui d’une décennie hippie entrant prématurément dans la gravité des années septante, sous fond de perfectionnement artistique et de spleen.

Côté musique: la fin des yéyés, un rock made in France et l’arrivée des albums-concepts

En France, c’est le mouvement des chanteurs yéyés qui va prendre un bon coup sur la figure. Grâce à la sensibilité et au flair d’une poignée d’artistes (Françoise Hardy, Michel Polnareff, Serge Gainsbourg, Jacques Dutronc), la chanson hexagonale gagne une saveur anglo-saxonne, tout en restant basée sur des textes français – et soignés. Polnareff, c’est l’importation du folk rock dans son premier album Love Me Please Love Me en 1966, en même temps que la sortie du premier album tout aussi folk rock du groupe America aux Etats-Unis. Sauf qu’il y la patte Polnareff.

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Puis, c’est l’unique occurence française de pop baroque en 1968 avec l’opus très londonien Le Bal des Laze. Deux albums-concepts d’une cohérence et d’une innovation absolues, qui précéderont le chef-d’œuvre Polnareff’s (1971). Cet album grandiloquent présentera un genre inventé par l’artiste, une sorte de pop expérimentale trouvant sa pureté emblématique dans Qui a tué grand-maman?.

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1971, c’est aussi l’année du chef-d’œuvre de Serge Gainsbourg, Histoire de Melody Nelson. La dimension album-concept est encore plus flagrante que chez le chanteur aux lunettes désormais blanches: chez Gainsbourg, elle est aussi présente dans les textes. Tout tourne autour de l’histoire de cette Melody, jeune fille en fin de quatorzaine, et les mélodies, elles, tournent autour d’un rock anglosaxon pur jus, mais peut-être encore plus abouti que dans sa terre originelle. Les arrangement sont co-signés par les deux compositeurs de ce premier album-concept de Gainsbourg: Gainsbourg lui-même et Jean-Claude Vannier. C’est l’entrée dans les années septante, ladies et gentlemen, et on ne fera peut-être plus jamais quelque chose d’aussi bien.

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De l’autre côté de la Manche, 1971, c’est le dernier album des Doors à avoir été enregistré avec le chanteur Jim Morrison. Considéré également par beaucoup comme la meilleure œuvre du groupe, il contient ce qui fait de cette année le sommet de la décennie d’or: un rock empreint de mélancolie blues, annonciatrice d’une chute… La désillusion d’un monde insouciant devenu soucieux de tout, ne croyant plus en ses idéaux de paix et de liberté, une crise lucide et tragique en somme. Mais qui se passe en musique, pour notre plus grand bonheur.

Côté cinéma: le western spaghetti et la belle Claudia Cardinale

Hasard des calendriers ou non, ce qui est resté comme le meilleur moment du western italien concerne également ce fameux quinquennat. Est-il encore utile de rappeler le grand art que propose la trilogie du dollar de Sergio Leone, série de films dont le dernier – Le bon, la brute et le truand, le plus connu – sort en 1966, avec une bande origine d’Ennio Morricone restée dans la légende? Il y a comme une rencontre entre plusieurs beautés: celle d’une musique instrumentale aussi classique que populaire et même sauvage; celle d’acteurs-personnages mystérieux comme Clint Eastwood; celle d’un paysage, l’Ouest américain .

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En 1968, le génie resurgit avec Il était une fois dans l’Ouest, dont la bande originale avait été analysée ici-même, à nouveau signée par Ennio Morricone. Dans ce nouveau film de Sergio Leone, le seul personnage féminin est incarné par Claudia Cardinale, une femme qui en fera phantasmer plus d’un. A commencer par Polnareff, qui passe une nuit d’amour avec elle. La chance. Pendant ce temps-là, à Hollywood, on se remet en question. Le cinéma n’est plus américain, il est italien. Et français.

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Dans l’écrasante splendeur de ces œuvres, il y a comme un bourdon omniprésent. La conscience du caractère artificiel d’un monde totalement créé, puisque artistique, où les mélancoliques peuvent se réfugier. Artificiel, mais pas éphémère. Preuve en est l’immortalité de cette collection d’albums et de films, reliés par une même saison, la saison dorée du cinéma et de la musique occidentales de la seconde moitié du XXe siècle. En réalité, personne n’a jamais vraiment vécu cette période. Parce qu’elle n’a existé que dans le monde de la musique et du cinéma! Or, quelle meilleure forme d’existence peut-on imaginer?

Ecrire à l’auteur: jonas.follonier@leregardlibre.com

La suite du dossier «L’âge d’or 1966-1971», à lire dans Le Regard Libre N° 59 (édition de février 2020), en commande ici.

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