«Les Siffleurs», ce thriller roumain si sérieux

Les mercredis du cinéma – Ivan Garcia

Le nouveau long-métrage du réalisateur roumain Corneliu Porumboiu place sur scène un policier corrompu qui, pour libérer un mafieux, doit apprendre la langue sifflée. Un film qui m’a tenu en haleine et qui montre que le cinéma roumain doit être pris au sérieux.

En voyant le trailer, j’ai pensé – à tort – que Les Siffleurs serait une bonne occasion de me moquer un peu du genre du thriller, et rire d’un film qui, à coup d’accent de l’Est, surjouerait les scènes d’actions pour combler certaines de ses faiblesses. Grossières erreurs que ces pensées. Mes préjugés se sont heurtés à un film intelligent et, surtout sérieux, très sérieux même, qui maîtrise parfaitement l’art du suspense et de la narration. Mais qui reste parfois creux au niveau de la psychologie des personnages, ainsi qu’au sujet de leurs rôles dans cette intrigue sifflée. Cela étant dit, une petite mise en situation s’impose.

Policier en quête de sifflet

Cristi, un quadragénaire inspecteur de police roumain, débarque sur l’île de La Gomera et y rencontre Kiko, un complice indigène. Ce dernier lui explique que pour accomplir leur plan sans que la police roumaine ne leur colle aux basques, il va falloir que notre cher Colombo apprenne une nouvelle langue: le silbo. C’est la langue sifflée qui est parlée par les habitants de cette île, inventée par leurs ancêtres les Guanches. Ainsi, ils pourront communiquer et manigancer en toute quiétude au nez et à la barbe de la brigade antimafia roumaine.  

Depuis un petit moment déjà, Cristi est amoureux de Gilda, l’(ex-)copine du bad boy mafieux Zsolt que Cristi doit, selon le plan établi par Kiko et le big boss Paco, faire évader. Zsolt est donc retenu prisonnier en Roumanie, et il a caché de l’argent, dont personne – sauf lui, évidemment – ne sait où il se trouve. D’où le fait qu’il va falloir organiser son évasion avec précaution et astuce.

Narration à lacunes et lacunes narratives

Je l’ai dit précédemment, le film maîtrise très bien le suspense. Autrement dit, le dispositif nous laisse languir, attendre, et les informations sont distribuées au compte-gouttes. Cela se double d’une introduction des personnages, au fur et à mesure, et qui se fait avec des transitions mettant en avant des tableaux colorés avec le nom des différents protagonistes. A titre d’exemple, prenons le premier flashback du film qui voit Gilda, dans sa mansion canarienne, demander à Cristi d’oublier ce qu’il s’est passé entre eux à Bucarest.

Aussitôt dit, aussitôt retourné vers le passé; un magnifique écran de couleur avec le nom Gilda en son centre entraîne le spectateur à Bucarest, au moment où Gilda et Cristi se rencontrent, surveillés par la police, et se livrent à une folle scène de gaudriole. Jusque-là, on adore, surtout que le réalisateur n’en abuse pas, ce qui rend chaque tableau unique et appréciable.

Là où ça se gâte, c’est au niveau des interactions entre les personnages. L’intrigue est pourtant simple – libérer Zsolt en ne se faisant pas piéger par la police roumaine – mais le protagoniste, Cristi, est mal barré. Au carrefour entre son rôle de policier, d’apprenti-mafieux et d’amoureux de Gilda, les alliances changent très souvent au cours du long-métrage. Ainsi, lorsque sa cheffe Magda commence à le soupçonner, Cristi doit faire une pirouette et revoir l’intégralité de ses plans. On se prend au jeu en se demandant comment ce prestidigitateur va s’en sortir mais ça devient très vite compliqué…

Dans la même veine, à force de faire dans la subtilité et de vouloir se concentrer sur cette intrigue à ressorts, nous n’en savons au final que très peu sur les différents personnages (leur passé, leur manière d’être, etc…). A titre d’exemple, nous ne saurons jamais réellement qui est Paco – détail trivial peut-être – ou, plus important, comment Cristi s’est-il retrouvé dans cette histoire mafieuse lui qui, aux dires de sa mère, était un «si bon garçon»? Parfois, je l’avoue, une ou deux scènes actions en plus n’auraient pas été du luxe, car le film reste très psychologique.

Une esthétique pop’

L’esthétique du film de Corneliu Porumboiu est très réaliste, que ce soit au niveau des décors ou des personnages; il s’agit d’un réalisme chargé de références à la pop culture. Les tableaux de couleurs, ainsi que la musique volontairement basée sur des chansons populaires, contribuent à façonner une atmosphère familière, voire de complicité, au sein de tant de noirceur. Comme la scène d’ouverture, celle qui voit l’arrivée de Cristi en ferry sur l’île, se fait au son de la musique The Passenger d’Iggy Pop.  Au niveau de la division en séquences et de la narration, il semblerait que le film de Porumboiu se soit inspiré – forcément – de certains films de Quentin Tarantino, comme Pulp Fiction ou Kill Bill.

D’ailleurs, le film se révèle intelligent en disséminant, çà et là, des petits indices à l’intention du spectateur attentif. Dans la fiction, un établissement nommé «l’Hôtel Opéra», géré par un homme chauve, laisse entendre à tous ses clients des musiques d’opéra. Dans un autre cadre, Gilda, qui conduit la voiture de Zsolst, et parle à Cristi enclenche le lecteur CD qui diffuse de la musique… d’opéra. Le lien est donc fait entre l’hôtel et Zsolst qui est probablement son vrai propriétaire. Des liens subtils que l’on trouve dans une grande partie du long-métrage.

Les Siffleurs de Corneliu Porumboiu m’a montré que le cinéma roumain d’aujourd’hui doit être considéré comme un art sérieux, loin des a priori et des clichés dadas. Avec une bonne gestion du dosage de l’information, le réalisateur parvient à nous en faire savoir assez pour ne pas sombrer dans la caricature.

Ecrire à l’auteur: ivan.garcia@leregardlibre.com

Crédit photo: © Filmcoopi

Publicités

Laisser un commentaire