«Un divan à Tunis», un cercle carré ?

Les mercredis du cinéma – Jonas Follonier

Selma (Golshifteh Farahani) est une Parisienne trentenaire d’origine tunisienne. Après avoir changé d’études, passant de la médecine à la psychanalyse, elle décide de retourner au Bled pour y ouvrir un cabinet. Là-bas, beaucoup de gens voudront parler. La schizophrénie de tout un peuple, tiraillé entre le français et l’arabe, entre le Français et l’Arabe, entre l’islam et le plaisir, servira de toile de fond à tout le film, comme une métaphore (un peu trop) filée. De ce film, vous ressortirez sans doute comme moi avec le souvenir de cette femme aussi émouvante que charmante, avec la mémoire d’un style cinématographique épatant, mais aussi avec quelques déceptions au niveau du fond.

La forme sauve le fond

Tout d’abord, pour commencer directement en plein milieu des choses, l’imam qui n’aime pas les «barbus», c’est une facilité digne du plus simpliste «pas d’amalgame». C’est comme si la réalisatrice, Manele Labidi, qui évoque pourtant ce qui pose problème dans l’islam en montrant l’écart qu’il y a entre ses normes et les pratiques des musulmans, avait trouvé utile de montrer que «l’islam, ça peut quand même être une religion de paix». Aussi, la psychanalyste qui vite tombe tout droit sur des fous alors que personne n’y aurait cru à part elle, c’est un peu gros. En somme, c’est le spectateur qui, à son tour, ne croit plus à cette histoire. Heureusement, le film est plus à suivre dans sa forme que dans son histoire.

Et là, il y a de quoi s’incliner. Tout simplement parce que le style est libre et qu’il nous emporte à plusieurs moments du film. J’ai pour ma part été particulièrement marqué par une scène où Selma se retrouve en panne sur une longue route dans le désert du Sahara en compagnie de sa compliquée de sœur. Elles attendent et voilà qu’arrive un riche monsieur qui s’arrête pour voir dans le capot de la voiture s’il peut faire quelque chose et, voyant que c’est peine perdue, accepte de leur servir de taxi. Des accords de guitare électrique, un soleil en fin de course et le décor aride évoquent pour un instant le genre du western. Pourquoi? Sûrement juste parce que c’est beau. Et un peu irréel. S’ensuivent d’ailleurs des séquences tristes et sublimes dans la voiture de l’inconnu où la sœur de Selma semble avoir disparu.

Des objets évocateurs

La forme d’Un divan à Tunis consiste aussi dans le traitement que ce long-métrage fait de ses objets. C’était une bonne idée de centrer le film sur un meuble, en l’occurrence un divan. Le canapé renvoie directement au cabinet de psy. Or, au cinéma, tout est symbole, tout est type et non particulier. Ou plutôt, le particulier filmé devient un type. Attention, je parle ici du cinéma réussi. Allez savoir, peut-être pouvons-nous étendre cette réflexion à l’art en général (je n’ai pas peur des généralisations, elles aident à penser): après tout, comment une œuvre pourrait nous parler si, précisément, elle ne parle pas au moins un peu de nous?

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Un autre bidule est signifiant dans ce film: la canette de coca qui contient en réalité un autre liquide… Le voisin de la protagoniste l’utilise pour boire en cachette, même – et surtout – au volant. Il boit pour conduire, il boit pour aller travailler, pour se détendre après le travail. Il boit pour regarder sa femme et ses enfants. Mais l’alcoolisme – même si c’est un problème de société important – n’est pas le sujet ici: cette canette de coca emplie d’alcool, cette canette-cachette, est une sorte de tartufo: une truffe comme matérialisation d’une hypocrisie. Une tartufferie dans laquelle les Maghrébins d’après les Indépendances sont empêtrés.

Fort de ces images, le film en lui-même compte aussi son versant plutôt ennuyeux. Devant Un divan à Tunis, espérons que le fauteuil sur lequel vous êtes sis ne soit pas trop confortable: vous risqueriez de vous assoupir. Il est cependant de ces sommeils légers et léchés, artistiques, qui vous prennent le temps d’un moment enivrant et qui ne sont pas bien graves: voilà sans doute le songe dans lequel l’actrice Golshifteh Farahani risque de vous emmener. Si possible les yeux ouverts, car il serait dommage de ne pas suivre l’histoire de ce personnage tunisien; une histoire simple, mais évocatrice; un personnage simple, mais évocateur.

Ecrire à l’auteur: jonas.follonier@leregardlibre.com

Crédit photo: © Praesens-Film

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