«Idiotie»: un Médicis attendu depuis 1970

Tour d’horizon de quelques grands prix littéraires – épisode #1

Le Regard Libre N° 47 – Loris S. Musumeci

Pierre Guyotat est un monstre. Un monstre désormais sacré de la littérature française. Et pourtant, il n’a pas toujours été considéré comme tel. Censuré, accusé, décrié, il a fait l’objet de soutiens internationaux pour que son talent soit reconnu à sa juste valeur. Dès sa sortie en 1970, Eden, Eden, Eden a été partiellement censuré par le Ministère de l’Intérieur. Le roman se trouvait néanmoins en lice pour le Médicis, qui lui a échappé à une voix près. Claude Simon, l’un des jurés, avait alors furieusement quitté le jury. Il aura fallu attendre quarante-huit ans pour que le Médicis lui revienne enfin.

Après tant d’années, ce n’est pas seulement le récit autobiographique Idiotie qui a été primé – même si, officiellement, le prix Médicis récompense un ouvrage –, mais bien l’ensemble de son œuvre. C’est d’ailleurs dans ce sens qu’a agi le jury du prix Femina en lui attribuant un prix spécial pour couronner sa carrière d’écrivain.

Avec Idiotie, Pierre Guyotat revient à ses jeunes années. «Cette Idiotie traite de mon entrée, jadis, dans l’âge adulte, entre ma dix-huitième et ma vingt-deuxième année, de 1958 à 1962.» Après avoir fui son père pour connaître les fulgurances de la vie parisienne, il est mobilisé pour l’Algérie. Vite révolté, il s’attire le mépris de ses supérieurs et finit au cachot avant d’être libéré pour intégrer une unité disciplinaire.

Bien qu’il s’agisse d’un récit en prose, Idiotie se lit davantage comme de la poésie. La langue de Guyotat est sublime. Son vocabulaire, riche. Sa portée métaphysique, vertigineuse. Son style, unique et révolutionnaire. A celui qui découvre cet auteur, le don d’évocation dont il est maître saute aux yeux. Les mots sonnent et crissent pour accompagner la sensation des scènes décrites.

«La fille a vu le blazer sous mon blouson, elle approche, de quelques mots d’arabe que j’ai appris auprès d’une couturière de Stains l’été dernier, je réponds aux siens que je ne comprends pas; je vois au-dessous de sa lèvre supérieure très relevée l’ombre de ce très léger duvet qui me touche aux jeunes filles et femmes; les éclats de sa voix fine, d’un rauque léger, font battre l’artère à son cou sous la peau tendre, parfumée; tous ici sentent, doux, bon, humains, instruments, les enfants, joues à la table, balbutient du cauchemar: là-bas, en Algérie, on traque, on tue; d’autres vont s’y mettre. La nuit vient à la porte vitrée du café, battue par la neige.»

L’écrivain est aussi connu pour être un poète du sexe – ce qui lui valut blâmes et censure. Cette dimension se retrouve dans le présent ouvrage, livrée de façon évidemment crue. Peut-être même trop. A vous d’en juger. Ames sensibles s’abstenir.

«Le groupe nous pousse contre une paroi peinte de la rotonde qui résonne de cris gras, de mécaniques d’ascenseurs; je me retiens aux épaules d’un qui se retient, devant: mais une main, baguée, huilée, me tripote me déboutonne la braguette de mon pantalon de sortie, s’y faufile, me prend le membre dans mon caleçon américain, le sort, je recule, mais une bouche se joint à la main, fardée, chaude, grosse, crevassée, une langue me frappe le membre érigé, m’en enveloppe le gland circoncis, une dent me touche le frein, traîne sur la cicatrice de la circoncision […] je ne bouge plus, craignant qu’un mouvement ne fasse éjaculer mon membre tendu […].»

Que la révérence soit tirée à Pierre Guyotat, même si son ouvrage est trop difficile d’accès. C’est avec frustration et tristesse que je dois poser le constat de n’avoir pas réussi à entrer pleinement dans son univers ni dans son style. Certes, le récit est d’une force réelle. Certes, les mots chantent d’eux-mêmes. Certes, les interrogations du jeune soldat Guyotat font preuve d’une grande noblesse. Mais tout cela finit par étouffer, à tel point que maintes et maintes fois on se perd dans le texte, on retourne en arrière, on recommence, et rien n’y fait.

Jusqu’à l’agacement: il m’est venu des envies de balancer ce livre, tant il m’apparaissait inaccessible ; tant son auteur m’a paru parfois planer au-dessus d’un nuage de délires que lui seul comprend. Malgré l’échec, il reste que certains passages sont inoubliables. Idiotie dit tant de choses. Idiotie donne tant de ressentis. Idiotie parvient à dire l’horreur de la guerre. Et rien que pour cela, que la révérence soit vraiment tirée à son auteur, sans hypocrisie ni rancune.

«Ai-je au cou la chaînette de ma plaque d’immatriculation ou l’ai-je rendue, avec son numéro gravé de chiffres? Des milliers d’entre nous la portaient au cou de leur dépouille – quelquefois mutilée des organes par lesquels ils auraient pu transmettre la vie, un peu de leur cœur, de leur esprit, de leur souffle au monde et du souffle du monde en eux –, allongée dans les gorges, sur les plateaux, sur les pavés, sur les trottoirs de l’Algérie. Mais avec eux, auprès d’eux maintenant, et à cette heure encore, tous les égorgés, tous les mutilés du nez, des lèvres, des oreilles, tous les énucléés, tous les démembrés, tous les désentraillés, tous les traqués abattus, tous les battus à mort, tous les déchiquetés, tous les enflammés, bébés jetés contre les murs, mère enceintes éventrées, toutes les violées, tous les torturés, tous les ébouillantés vifs, tous les hachés, tous les sciés vifs, tous les écorchés, tous les rendus fous, tous les humiliés à vie, tous les disparus jamais retrouvés: victimes à retardement du crime originel de la conquête.»

Ecrire à l’auteur: loris.musumeci@leregardlibre.com

Pierre Guyotat
Idiotie
Editions Grasset
2018
250 pages

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