Quand une BD nous avertit sur cet Etat qui nous veut du bien

Les bouquins du mardi – Jonas Follonier

S’il est évident que nous ne vivons pas en dictature, et donc que l’expression de «dictature sanitaire» est malheureuse, les questions de la surveillance étatique ou des contraintes édictées «pour notre bien» doivent être abordées en tout temps avec le plus grand des sérieux, la démocratie devant toujours se rappeler à elle-même. Cela tombe bien, il y a quelques dizaines d’années, une bande dessinée avait déjà mis en scène cette nécessaire vigilance.

Une fois n’est pas coutume, le rendez-vous hebdomadaire du Regard Libre consacré aux actualités littéraires accueille avec cette chronique une œuvre dont le lien au présent n’est pas lié à sa date de publication, mais à son propos. S.O.S. Bonheur, du dessinateur Griffo et du scénariste Jean Van Hamme (auteur des très populaires Largo Winch, Thorgal) publié dans les années 80, décline une sorte de 1984 recréé sous forme de série de bande dessinée. Les dessins et les textes de cette dystopie, au sein de laquelle règne un Etat poussé au bout de la logique du pouvoir illégitime qu’il s’accapare sur les citoyens, composent une atmosphère ludique pour un scénario terrifiant, destiné au départ à la télévision.

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Tirant le fil orwellien sur six épisodes indépendants, «Plan de carrière», «A votre santé», «Vive les vacances!», «Sécurité publique», «Planning familial», «Profession protégée», narrant à chaque fois la situation concrète d’un individu en prises avec l’une des facettes d’un Etat totalitaire (travail en entreprise, système de santé, vacances, dispositif sécuritaire, politique démographique et culture) dirigé par on ne sait qui et faisant suite à une période d’insécurité, de chômage de masse et de surpopulation, S.O.S. Bonheur se conclut sur un septième et long épisode consacré à une  «Révolution» finement imaginée, où se retrouvent tous les personnages principaux.

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Johnny, un enfant illégal, car troisième de la volée, alors que la loi interdit pour un couple d’avoir plus de deux enfants. Le gamin, très débrouille, arrivera à se rendre dans le bureau du Président pour lui demander de changer la loi.


On navigue ainsi entre les cases en suivant l’itinéraire des illegs, enfants nés de manière illégale en vertu d’une politique de régulation des naissances, des déregs, rebelles condamnés à la mort civile, ou encore des irregs, personnes en situation irrégulière car non-inscrites au programme de santé national qui collecte les bons et les mauvais points. En tant que lecteurs de 2021, on ne peut s’empêcher de remarquer la présence d’un passeport numérique unique, d’un grand registre central et d’un port du masque généralisé. Les textes sont moins évocateurs que l’ambiance générale. Le dessin, plutôt brut, avec une forte singularité, nous embarque tout de suite. Le découpage plutôt serré des cases permet quant à lui de suivre l’histoire en temps réel.

Julie et Quentin, deux adolescents en vacances nationales. Membres de deux groupes différents, ils n’ont pas le droit d’être ensemble. Qu’importe, l’amour qui les pousse l’un vers l’autre va les faire outrepasser les règles étatiques, jusqu’à prendre la mer.

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Si l’histoire en elle-même est prenante, le sujet et ses enjeux sont plutôt connus. Mais le sont-ils de tout le monde, y compris des plus jeunes, en nos pays où l’on nous serine que nous sommes sereins? Dans une société libre, rien n’est moins perçu comme ringard que la liberté. C’est là tout l’intérêt du format de la BD, avec ses couleurs, ses facilités, ses balises: il se prête à merveille aux enfants, mais pourquoi pas aussi aux autres? Moins de place est laissée à l’imagination que dans un roman, certes. Mais cette représentation concrète nous rappelle que la perspective du glissement coercitif d’un Etat dont on attend trop de bienfaits n’est pas si fictionnelle que cela.

Ecrire à l’auteur: jonas.follonier@leregardlibre.com

Image d’illustration tirée de S.O.S. Bonheur (L’intégrale) par Jean Van Hamme (scénariste) et Griffo (illustrateur)

Jean Van Hamme (scénariste) et Griffo (illustrateur)
S.O.S. Bonheur (L’intégrale)
Aire Libre
2016 [1988]
172 pages

Une réflexion sur « Quand une BD nous avertit sur cet Etat qui nous veut du bien »

  1. Bonjour
    Non l’expression dictature sanitaire n’est pas malheureuse. C’est bien la situation pré-fasciste qui est malheureuse et son avancée par cette dictature sanitaire qui essaie de se cacher derrière des bons sentiments.

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