La théorie de la vallée dérangeante

Le Regard Libre N° 23 – Léa Farine

La vallée de l’étrange, « uncanny valley » en anglais, est une expérience élaborée et publiée par le roboticien japonais Masahiro Mori dans les années septante. Selon lui, plus un objet animé ou non nous ressemble, plus il est susceptible de déclencher un sentiment de familiarité chez l’observateur humain. Par exemple, des objets tels qu’un animal en peluche, un robot industriel, domestique ou humanoïde, suscitent tous une telle impression à des amplitudes différentes. Cependant, à partir d’un certain degré de similarité, situé juste en deçà de la représentation parfaite, le sentiment d’empathie chute brutalement. Le familier, alors, se fait dérangeant. C’est ce qui se passe, toujours selon Mori, quand nous sommes face à des cadavres, des zombies, des robots très bien imités mais dont nous percevons les imperfections ou encore, au premier abord, des êtres humains atteints de difformité au visage, ou brûlés, par exemple. Dès lors, une tondeuse électrique automatique, un ours en peluche, ou même une figurine informe sur laquelle on a dessiné deux yeux, nous paraissent plus familières qu’un zombie, qu’un cadavre ou qu’une prothèse de main qui, pourtant, nous ressemblent bien plus. Continuer la lecture de La théorie de la vallée dérangeante

Le « Tractatus logico-philosophicus » mystique

Le Regard Libre N° 24 – Léa Farine

Ludwig Wittgenstein écrit, dans l’avant-propos du Tractatus logico-philosophicus : « On pourrait résumer en quelque sorte tout le sens du livre en ces termes : tout ce qui proprement peut être dit, peut être dit clairement, et sur ce dont on ne peut parler, il faut garder le silence. Le livre tracera donc une frontière à l’acte de penser, – ou plutôt non pas à l’acte de penser, mais à l’expression des pensées : car pour tracer une frontière à l’acte de penser, nous devrions pouvoir penser les deux côtés de cette frontière (nous devrions donc pouvoir penser ce qui ne se laisse pas penser). La frontière ne pourra donc être tracée que dans la langue, et ce qui est au-delà de cette frontière sera simplement dépourvu de sens » .

Je pense que sous l’apparente complexité du Tractatus se cache en réalité un propos descriptif non seulement simple, mais également difficilement réfutable dès lors qu’on en saisit la portée globale. Imaginons trente personnes regardant le même film au cinéma. Il y a fort à parier qu’elles en aient toutes une expérience différente et ne parviennent pas à se mettre d’accord sur son sens. Cependant, parce que ces personnes visionnent le même film, un grand nombre d’éléments sont et ne peuvent être perçus que de manière similaire chez chacun. Par exemple, un débat visant à déterminer si la scène A du début du film et la scène Z de la fin du film ne sont pas en fait inversées n’aurait aucun intérêt, parce qu’il est évident pour tout le monde que A est au début, et Z à la fin. Or, dans son livre, Wittgenstein n’aborde jamais la question de savoir quel est le sens du film. Il affirme même qu’à ce sujet, il est plus raisonnable de se taire. La réflexion du philosophe est située en deçà : il se demande ce qui, pendant le visionnage d’un seul et même film, ne peut être perçu que de manière similaire chez chacun et, dès lors, il ne démontre jamais rien de plus que des vérités du type : « Personne ne voit la scène Z avant la scène A ». Continuer la lecture de Le « Tractatus logico-philosophicus » mystique

L’actualité de Dante et de son appel au bonheur

Le Regard Libre N° 24 – Giovanni F. Ryffel

Fatti non foste a viver come bruti.
« Vous ne fûtes pas faits pour vivre comme des brutes ».

A vouloir poser la question de l’actualité d’un auteur, on s’expose à un double péril : d’une part l’épuisement d’intérêt, d’autre part le refus d’une actualité pour ce qui est ancien. Cela arrive souvent ; soit parce que tout ce qui appartient au passé semble n’avoir que l’attrait de la vieillerie, soit parce qu’une idéologie impose de refuser les contenus d’un auteur, surtout s’il est médiéval et foncièrement chrétien comme Dante.

Et pourtant, il reste intéressant à mes yeux d’interroger ce fait et de tenter une ébauche de réponse, quoiqu’il faille se contenter ici de n’en apercevoir que quelques coups de pinceau. Continuer la lecture de L’actualité de Dante et de son appel au bonheur

Le vrai drame du PenelopeGate : les médias

Regard sur l’actualité – Jonas Follonier

Les Français, dit-on, en ont marre de ces histoires de corruption, d’utilisation de la politique à des fins privées. Peut-être bien. Et à juste titre. Mais les Français en ont aussi marre que les médias ne recherchent que les « scoops », les affaires suffisamment grosses pour outrer les lecteurs, les téléspectateurs, les auditeurs. Surtout quand les scandales de ce type sortent comme par hasard à chaque campagne présidentielle.

L’affaire du PenelopeGate, en plus, ne paraît pas bien grave : on reproche à un politicien parmi d’autres d’avoir à une certaine époque utilisé l’argent du contribuable pour rémunérer son épouse en tant qu’assistante parlementaire. Deuxième attaque : l’emploi en question pourrait avoir été fictif. C’est vrai qu’alignés l’un à côté de l’autre, ces éléments font frémir le citoyen lambda.

Mais c’est oublier que le premier point soulevé est légal (et on se demande comment il pourrait être immoral), à savoir que Fillon a employé sa femme pour l’aider dans ses tâches de parlementaire. C’est oublier également que le deuxième point soulevé est purement hypothétique : il n’a pas été prouvé que nous avons affaire à un emploi fictif. Nous nous trouvons donc dans l’univers de la sensation, de l’accusation imaginative. Continuer la lecture de Le vrai drame du PenelopeGate : les médias

Le transhumanisme est-il un humanisme ?

Le Regard Libre N° 24 – Nicolas Jutzet

Plusieurs études soulèvent une problématique dérangeante : à peu près partout dans le monde occidental, le quotient intellectuel baisse de façon alarmante depuis le début du XXIème siècle. Inquiétante, cette nouvelle tendance fait suite à un XXème siècle qui aura vu le QI, notamment sous l’effet des progrès sanitaires et sociaux, augmenter régulièrement. Laurent Alexandre, chirurgien-urologue et passionné du mouvement transhumaniste, explique le phénomène par le fait que « les personnes les plus instruites ont tendance à retarder le moment d’avoir un premier enfant, notamment pour poursuivre des études, et en font donc moins que celles appartenant aux couches les plus défavorisées de la population ». En couplant cette donnée avec la disparation de la sélection naturelle (qui sélectionnait les individus les plus aptes à la survie, et non forcément les plus forts), vous obtenez une synthèse inquiétante. Notre humanité est-elle condamnée au déclin ? A-t-elle touché son « plafond de verre » ?

Certains refusent cette fatalité. Optimistes, ils sont des adeptes du « transhumanisme ». Ce mouvement veut dépasser l’approche actuelle de la simple réparation de l’être humain, qui est à ce jour principalement thérapeutique. Ils veulent passer à l’étape supérieure, celle de l’amélioration en plus de la réparation. Ils veulent passer de la thérapie à l’augmentation des capacités de l’être humain. La convergence des technologies NBIC (nano-bio-info-cognitives) rend cette hypothèse de plus en plus plausible, voire même certaine selon les auteurs. Pour ce courant de pensée, l’humain apparaît comme une addition de facteurs qu’il convient d’analyser en qualité d’ingénieur universel. Disséquer, analyser et remédier aux faiblesses actuelles de l’homme. Nick Bostrom, transhumaniste convaincu et reconnu, justifie cette approche par le fait que l’humanité se retrouve face à quatre évolutions possibles : l’extinction de l’espèce humaine ; l’effondrement récurrent (crises cycliques) ; la stagnation ; l’évolution post/trans-humaine (avec ou sans rupture radicale par rapport à l’aspect actuel de l’être humain). La quatrième évolution est privilégiée. Continuer la lecture de Le transhumanisme est-il un humanisme ?

« Tu ne tueras point »

Les mercredis du cinéma – Loris S. Musumeci

« En temps de paix, les fils enterrent leurs pères.
En temps de guerre, les pères enterrent leurs fils. »

La guerre. Des flammes aux cadavres, jusqu’aux cris éteints des soldats sans lendemain. Tu ne tueras point, c’est le champ de bataille, mais aussi le déchirement des familles et l’alcoolisme des traumatismes.

Desmond T. Doss (Andrew Garfield) est un jeune Américain de Virginie. Fort engagé en paroisse, dévoué pour son village, il n’a qu’une boussole guidant les pas de son existence : celle du service. Alors que monde brûle et saigne dans ces interminables années quarante, il décide de s’offrir à l’armée des Etats-Unis. Seul problème : les armes. Le néo-soldat est objecteur de conscience par ses croyances et son passé. Une telle posture ne plaît ni à ses pairs, ni à ses supérieurs. « Le soldat Doss est objecteur de conscience. Ne comptez donc pas sur lui pour vous aider sur le champ de bataille. » Partir à la guerre sans fusil ? Contre les farouches Nippons ? Continuer la lecture de « Tu ne tueras point »

Islamofacile

Les lundis de l’actualité – Léa Farine

Le décret anti-musulman de Donald Trump, une occasion en or de dénoncer le manque souvent total de profondeur des débats sur l’islam, sur l’Etat islamique et sur le terrorisme. Le raisonnement du président américain : les terroristes commettent des actes atroces au nom de leur religion, donc cette religion est mauvaise, donc les musulmans sont dangereux, donc il est justifié de les maintenir à distance afin de protéger la population américaine. C’est facile, tellement facile qu’on peut appliquer le même canevas à n’importe quoi. Les croisades vers la terre sainte, par exemple, du XIème au XIIème siècle, entreprises guerrières menées au nom de la religion catholique, cette fois, avec un « leitmotiv » somme toute universel : convertir ou anéantir l’hérétique.

Or l’on devrait avoir compris, à force, que ce qui crée le conflit ne consiste jamais dans la forme particulière que peut revêtir tel ou tel dogme ou système de croyances. L’animal humain est capable de se montrer coopératif et bienveillant mais, quand les circonstances extérieures le permettent et sous l’influence de différents facteurs, il peut également être guidé par des réflexes tout ataviques de domination et d’extension de son pouvoir. Et l’histoire nous enseigne que quand un individu ou un groupe d’individus cherche à asseoir ce pouvoir de façon belliqueuse et au mépris de l’autre, d’une part, et qu’il a les moyens de le faire, d’autre part, les conséquences sont meurtrières. Continuer la lecture de Islamofacile

Les trois petits cochons

Le Regard Libre N° 24 – Jonas Follonier

Le 29 janvier dernier, Benoît Hamon a donc été choisi pour être le candidat socialiste à la présidence de la République française, devançant de beaucoup son adversaire, Manuel Valls. Cet événement atteste que les nostalgiques d’une gauche bien à gauche ne sont pas tous partis du Parti socialiste français pour aller rejoindre Jean-Luc Mélenchon ou Marine Le Pen. Ils se trouvent également à l’intérieur même du parti. On les appelle les frondeurs. Et cette élection nous montre qu’ils sont majoritaires au sein de leur camp.

Je déplore le choix des militants socialistes.Manuel Valls, malgré tous ses défauts, incarnait la réunion de deux tendances : un certain libéralisme sur les questions économiques et une approche très ferme en ce qui concerne les valeurs républicaines. En somme, tout comme Hollande, Valls semble regarder la réalité d’aujourd’hui telle qu’elle est. Pendant ce temps, Benoît Hamon croit être moderne en promettant un revenu de base universel. Continuer la lecture de Les trois petits cochons

« Nous sentons déjà les battements de notre cœur impatient », février 1942 – décembre 1943

Un article de Loris S. Musumeci paru dans Le Regard Libre N° 23

Jours fastes (2/6)

Suite à l’entretien de novembre 2016 avec Pierre-François Mettan pour ouvrir la présente série, Jours fastes est présenté ici sous son premier chapitre : « Nous sentons déjà les battements de notre cœur impatient ». Cette partie s’étend du 8 février 1942, treize jours après la rencontre des deux écrivains, au 30 décembre 1943. Corinna Bille et Maurice Chappaz commencent à s’écrire pour la vie, continuellement, se racontant les banalités quotidiennes, les misères du monde, les amertumes de leurs douces amours ainsi que les joies familiales, jusqu’en 1979, année du décès de la conjointe. Cette correspondance a le rare prestige d’être complète car elle recouvre, dans un style délicieux, les questions tant amicales qu’amoureuses, littéraires ou voyageuses du couple. Il est donc moins opportun de relater les faits biographiques que de s’arrêter sur la variété du type de propos et d’en apprécier l’écriture soignée. C’est à la découverte des plus beaux et intéressants passages parsemés dans les lettres des deux amants, que cet article est consacré.

Fatigue et paix pour un amour particulier

« Bientôt quand d’absurdes événements d’un monde que nous ne voulons pas connaître auront pris fin… nous sentons déjà les battements de notre cœur impatient. » Continuer la lecture de « Nous sentons déjà les battements de notre cœur impatient », février 1942 – décembre 1943

« Un sac de billes », le nouveau classique du cinéma français

Les mercredis du cinéma – Loris S. Musumeci

« Sachez que, dans ce salon, tout le monde est juif. »

Août 1944, une ruelle de Paris victorieusement ornée de drapeaux britanniques et français. Hitler est tombé ; nous sommes libres. De suite, on revient deux ans auparavant, 1942, l’Occupation commence. Des enfants espiègles jouent en ville, il s’agit de Maurice (Batyste Fleurial) et Joseph (Dorian Le Clech) Joffo : deux juifs, deux frères. Ils se rendent au salon de coiffure de leur père, Roman, dignement interprété par Patrick Bruel. L’ambiance y est joviale, au point de permettre la moquerie des enfants envers deux officiers nazis, venus se dégarnir les côtés.

Le lendemain, c’est le drame qui entre en éruption. Au son du violon de la composition originale d’Armand Amar, on cout l’étoile jaune aux manteaux. L’heure est grave. Clignancourt se transforme en « pogrom ». Il faut partir. Les parents Joffo décident d’envoyer leurs fils en zone libre. Le voyage sera périlleux en persécution ; la famille séparée, mais confiante. A tort ou à raison ?

Un sac de billes, réalisé par Christian Duguay, du témoignage homonyme, s’érige déjà en classique du cinéma français, à deux semaines de sa parution. C’est là le problème selon certaines critiques : trop classique, lance-t-on. J’ajouterais même que le film n’apporte rien de véritablement nouveau, et que son air de déjà-vu se ressent dès la première scène. Continuer la lecture de « Un sac de billes », le nouveau classique du cinéma français

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